Montréal-Québec, un roadtrip en quinze arrêts fabulés

«The Wanderer», 2017
Photo: Douglas Scholes «The Wanderer», 2017

L’autoroute 20, une balade à mourir d’ennui ou un secret bien gardé entre Montréal et Québec ? Les centres d’artistes L’oeil de poisson (de Québec) et Clark (de Montréal) mettent fin à la discussion : cet été, grâce à leur intervention, la 20 deviendra une des aires d’exposition les plus vastes jamais connues.

Avec Truck Stop, exposition en quinze oeuvres, certaines monumentales, d’autres éphémères, des invisibles même (mais audibles), le trajet vers Québec (ou vers Montréal) ne sera pas monotone ni semblable à aucun autre. Dispersés sur une distance de 250 km, les projets interpelleront à distance les voyageurs quand ils ne les inciteront pas à s’arrêter.

Photo: Gisele Amantea Vers en bord de route, 2017

Les artistes de ce « projet d’envergure dans un tronçon emblématique du Québec », comme le résume Manon Tourigny, codirectrice de Clark, n’ont pas tous la même vision de la 20, ni le même rapport au roadtrip. Gisele Amantea, Montréalaise venue de Calgary, roule chaque année jusque dans les Prairies. Montréal-Québec, elle le fait « aussi vite qu’elle le peut ». Mathilde Forest vient de la Gaspésie, Mathieu Gagnon du Bas-du-Fleuve, et c’est au bout de l’autoroute Jean-Lesage, à Montréal, qu’ils ont fusionné en Gagnon-Forest. Mathieu Latulippe, lui, vient de Saint-Apollinaire, village coupé en deux par la 20. Ado, l’autoroute était son terrain de jeu.

Un ovni architectural

Pour le collectif Gagnon-Forest, la 20 est un grand vide à occuper. L’endroit manque de folie, peut-être, mais c’est un « champ des possibles » qui a permis le développement du Québec. Truck Stop rappellera, selon Mathilde Forest, que la 20 est « une utopie réalisée ».

Lieu de fabulation ? D’aucuns citeront le Madrid et ses dinosaures, transformés en Saint-Hubert express et autres Couche-Tard. Mais qui se souvient de l’Extra-terrasse, un « resto-robot », et de son voisin, l’Aérodium, bâtiment pour pratiquer le parachutisme ?

Mathieu Gagnon et Mathilde Forest non seulement s’en souviennent, ils ont photographié l’Extra-terrasse avant sa démolition. Pour Truck Stop, ils le ressusciteront à coups d’images, près du lieu où il se trouvait. Le projet intitulé Avant la fin : les ruines du parc d’attractions de l’inventeur québécois Jean Saint-Germain sera à découvrir à la halte Saint-Nazaire-d’Acton, au kilomètre 157.

Photo: Mathieu Latulippe «Interzone 3», 2017

« Dans notre travail en dessin et en photo, explique Mathilde Forest, on rêve à de nouveaux usages pour des lieux vacants. On imagine de nouvelles esthétiques pour un patrimoine fané. »

Gagnon-Forest explore l’attachement des individus, ou l’absence d’attachement, à l’architecture. Après le Japon et le Népal, les voilà dans la MRC d’Acton. « Tout le complexe de l’Extra-terrasse était complètement éclaté, avec des formes inhabituelles. Pourtant, il n’y a pas eu de levée de boucliers pour le sauver. Il a disparu dans le silence. Ce qui mérite d’être conservé, est-ce uniquement ce qui est en pierres grises ? » demande la voix féminine du duo.

Photo: Camille Bernard-Gravel Zénith (San Rafael), 2016

Rêve urbain

Ne dites pas à Mathieu Latulipe que l’autoroute 20 est ennuyante. Elle manque de relief, oui, comme toutes les autoroutes du Québec, alors qu’« aux États-Unis, les haltes routières et ponts sont beaux », estime-t-il. Mais elle a le charme des horizons à perte de vue. « Un champ, c’est une bouffée d’air. À Montréal, j’ai toujours un mur devant moi », dit celui qui, depuis quinze ans, exploite les rapports parfois tordus entre milieux urbains et ruraux.

Pour Truck Stop, il propose une image riche en détails d’un projet immobilier aussi utopique que réaliste. Intitulée Interzone 3, l’oeuvre pousse à l’excès l’idée d’un quartier Dix30. « Le projet n’est ni noir ni blanc, les gens pourront dire : “Wow, j’ai hâte que ce soit construit”, dit-il. Je m’inspire des publicités de condos, qui ont l’air réelles et vraiment fakes. »

Mathieu Latulippe adore la ville, là n’est pas la question. Mais il en a contre cette surexploitation de la vie urbaine qui fait de la ville un objet de désir et de luxe, quasi inaccessible. Le titre de son projet s’inspire d’une véritable publicité promouvant un site à Chomedey, « Urbania 2, le village urbain ». « À Québec, a-t-il noté, tout est urbain. Un spa urbain, une taverne urbaine. On est en ville ! Un condo style urbain. C’est quoi, un style campagnard ? »

 
Photo: Nelly-Ève Rajotte Blanc, 2017

Interzone 3 sera installée dans la halte routière la plus proche de Montréal, la halte des Hurons, au kilomètre 117. Devant un espace vide potentiellement à remplir, Mathieu Latulippe se pose en éveilleur de consciences. C’est une pensée du philosophe E. M. Cioran qui l’a accompagné : « Rien ne stimule autant que de grossir des riens, d’entretenir de fausses oppositions et de démêler des conflits là où il n’y en a pas. Si on s’y refusait, une stérilité universelle s’ensuivrait. »

Sur la piste abénaquise

Les espaces vides, Gisele Amantea les exploitera autrement. En mots surtout. Et avec une autre perspective : tirer de l’oubli le passé abénaquis du territoire couvert par la 20. Vers en bord de route consiste en une série de courts énoncés à lire sur six différents sites entre les kilomètres 117 et 255. Ils seront inscrits sur des panneaux faussement publicitaires en anglais, en français et en abénaquis.

« On a l’impression qu’il s’agit d’un espace vide. Mais je n’ai pas voulu le percevoir comme ça. J’ai cherché son histoire, je me suis promenée, j’ai pris chaque sortie. J’ai peut-être fait une quinzaine de voyages avant de trouver mon projet », dit l’artiste, connue pour ses oeuvres murales et politisées.

Photo: Renaud Philippe L’Orchestre d’hommes-orchestres, «Convoi», Limoilou, 2015

Ces phrases s’inspirent d’une campagne publicitaire basée sur des poèmes humoristiques que l’entreprise de Minneapolis Burma-Shave a développée dès les années 1920. Et qui se lisait sur des panneaux routiers. Gisele Amantea reprend l’idée de la séquence, ainsi que leur design, lettres blanches sur fond rouge.

Les propositions auront cette diversité, entre la relecture du patrimoine — un ancien ciné-parc par Nelly-Ève Rajotte, une grange par Patrick Bérubé — et l’occupation sur toute la longueur du territoire, comme la baladodiffusion d’Ariane Plante ou le Montréal-Québec que se propose de faire à pied Doug Scholes quelque part cet été.


Pour un plan détaillé du parcours, voir truck-stop.ca ou #truckstop2017

Truck Stop, les dessous

Une route monotone, un arrêt nécessaire, un projet inspirant ? Certains des artistes de Truck Stop ont accepté de se confier.

La 20, c’est…

« Un moment pour flatter la nuque du conducteur, mais aussi l’occasion de réfléchir à de nombreux projets. » — Chloé, de L’Orchestre d’hommes-orchestres

« Un lien entre mes vies de Montréalaise et de Québécoise. C’est un passage au sens très large. » — Ariane Plante

« Un passage obligé, où ce n’est pas le chemin parcouru qui importe, mais la destination. C’est un ruban de pollution concentrée. » — Alain-Martin Richard

« Un passé agricole mis aux oubliettes. » — Patrick Bérubé

« Un tronçon ennuyant et pas bucolique du tout, un espace liminal que je traverse sur le pilote automatique. » — Rosalie D. Gagné

Un truck-stop sert à…

« Se dégourdir. » — Ariane Plante

« Un arrêt bouffe-pipi rapide, sujet de tergiversations, d’insatisfactions et de manque de légumes et de fruits. » — Le collectif Organ Mood

« Passer le plus vite possible. Cela dit, je pourrais changer d’avis s’il y avait de bonnes bouffes et des endroits sympathiques à découvrir. » — Julie, de L’Orchestre d’hommes-orchestres

La 20 + TruckStop, une occasion pour…

« Profiter de l’étrangeté d’un lieu pour regarder défiler lentement les motifs graphiques, hypnotiques, très simplifiés de notre projection. » — Le collectif Organ Mood

« Faire un clin d’oeil aux “excentricités géantes”, situées le long de l’autoroute » — Rosalie D. Gagné

« Transformer ce lieu de passage anonyme en un bref espace de rencontre, mais aussi regarder les marmottes passer et… se faire écraser. » — Alain-Martin Richard

« Enregistrer des paysages sonores tout le long de l’axe routier à partir de lieux qui me sont emblématiques. » — Ariane Plante

« Prendre conscience de ce qui nous entoure au-delà de notre réalité repliée à l’intérieur de petits périmètres carrés. » — Patrick Bérubé

Du 17 juin au 19 août, en divers lieux entre Québec et Montréal.