Les artistes autochtones inclus dans l’histoire

«Le martyre des pères Brébeuf et Lalemant» de Joseph Légaré, vers 1843
Photo: MBAC «Le martyre des pères Brébeuf et Lalemant» de Joseph Légaré, vers 1843

Depuis le temps qu’il existe — 137 ans, pour être précis —, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) aurait déjà dû corriger le tir. Il aura fallu attendre 2017 pour que la « galerie nationale » expose enfin la véritable histoire artistique du pays. Mieux vaut tard que jamais…

C’est la mission que s’est donnée Marc Mayer pour sa neuvième année à la tête du MBAC. Reformuler quatre siècles d’art, et plus, en incluant ce qui en était jusque-là exclu : les pratiques autochtones et féminines.

« On change le branding, on fait un commitment », clame le Franco-Ontarien, jadis directeur du Musée d’art contemporain de Montréal. « La façon dont on racontera l’histoire de l’art au Canada inclura l’art autochtone. Ça n’a aucun sens de les séparer. »

L’intitulé de la principale exposition permanente est explicite : Art canadien et autochtone : des temps immémoriaux jusqu’en 1967. Celle qui sera inaugurée en grande pompe le 15 juin — heures d’ouverture prolongées, entrée libre, concerts, chants de gorge… — complète un tiercé qui modifie le contenu de l’enceinte en verre de Moshe Safdie.

Le panorama Nos chefs-d’oeuvre, nos histoires a démarré avec les expos inaugurées depuis avril, La photographie au Canada, 1960-2000 et Art canadien et autochtone : de 1968 à nos jours. Le troisième volet est cependant le plus ambitieux, par le nombre d’oeuvres concernées (800) et par la correction historique.

Photo: MBAC «Conflit du bien et du mal» de Daphne Odjig, 1966

Inclusif, le retour jusqu’aux « temps immémoriaux » ? Des objets millénaires, ainsi que des broderies et autres créations sous-classées souvent parce qu’associées à des métiers d’art, font partie du parcours proposé par une équipe de cinq conservateurs.

« C’est ridicule de dire qu’un art est du matériel ethnographique et un autre, de l’art, s’insurge Marc Mayer. Comme c’est ridicule de dire que les pratiques féminines sont de l’artisanat. »

Le MBAC cherche-t-il à s’inscrire, à partir de sa sphère muséologique, aux efforts de réconciliation et de réparation ? Non, dit son directeur. Aucune politique l’a guidé, aucune aide financière de Canada 150 ne l’a soutenu.

« Il faut raconter cette histoire [d’art autochtone], parce qu’elle a eu son impact sur l’histoire de l’art au Canada. On ne peut pas la passer sous silence », répète-t-il, en rappelant que le bannissement au XIXe siècle du potlatch, pratique basée sur le don, a forcé les autochtones à repenser la fabrication des objets.

Deux cultures

Le titre de l’expo, comme celui du volet contemporain, insiste cependant pour séparer « autochtone » et « canadien ». Marc Mayer a ses arguments : « On fait la distinction, parce qu’il s’agit toujours de deux cultures. Les artistes autochtones, même lorsqu’ils fréquentent les écoles d’art, leurs références, leur histoire, leurs expériences sont différentes de celles des colons. »

Le respect sacré que les Premières Nations ont de la nature est une de ces différences, mais celle qui paraît fondamentale à Marc Mayer, c’est le rapport au passé. « Les artistes autochtones, défend-il, n’ont pas eu à affronter l’époque moderne, celle qui pousse les colons européens à se brouiller avec le passé. »

« La continuation d’une ancienne tradition plastique, poursuit-il, c’est du développement durable, ce sont la durabilité de la culture, la stabilité des formes. Nous, les colons, c’est l’inverse, chaque génération doit se démarquer de la génération précédente. »

En salle d’exposition, la manière sera simple : les genres cohabiteront, entremêlés ou côte à côte, selon une suite chronologique ponctuée de ses moments clés. La Conquête par ici — avec le peintre « chouchou » du directeur, soit Joseph Légaré, « le premier peintre paysagiste né au Canada [dont] les tableaux sont peuplés d’autochtones, ses voisins » —, Alex Colville et Norval Morrisseau réunis par là — « ça grince, ça jure, mais c’est intéressant ; ce sont deux approches figuratives à une époque où le mainstream, c’est l’art abstrait », signale M. Mayer.

Et au-delà de cette ouverture vers l’art autochtone, l’exposition bousculera la hiérarchie des genres. « On nomme la première artiste européenne digne de ce nom à pratiquer en Amérique du Nord, et c’est une femme, une brodeuse de génie, Marie Lemaire des Anges [1641-1717] », clame Marc Mayer, plutôt heureux de reléguer aux oubliettes les prêtres qui se prétendaient peintres. « Notre perspective change, dit-il, il faudra se pencher sur la question des arts décoratifs ». Une histoire à suivre…

Au MBAC à compter du 15 juin 2017. Pour cette journée inaugurale, le musée sera ouvert pendant 12 heures, soit de 9h30 à 21h30.

Art canadien et autochtone – des temps immémoriaux jusqu’en 1967