Ed Atkins et ces avatars qui nous ressemblent

Vue sur l’œuvre «Ribbons» d’Ed Atkins, 2014, telle qu’exposée à la DHC/ART ces jours-ci
Photo: Richard-Max Tremblay Vue sur l’œuvre «Ribbons» d’Ed Atkins, 2014, telle qu’exposée à la DHC/ART ces jours-ci

Se promener dans l’exposition d’Ed Atkins, c’est un peu comme traverser un cauchemar récurrent dont les motifs reviennent en boucle. Non pas que les oeuvres soient ratées. Au contraire, elles sont des plus abouties dans leur capacité à rendre compte, par l’animation 3D et les images de synthèse, des impacts des technologies dans nos vies.

Toutes récentes, les oeuvres de l’artiste britannique n’engagent pas pour autant un propos technophobe. Elles se veulent plutôt de puissantes évocations des enjeux affectant la subjectivité et le pouvoir d’agir dans un monde peuplé d’interfaces numériques, d’applications et d’algorithmes. La teneur des oeuvres est en elle-même spectaculaire, exploitant les moyens de la haute définition et de la modélisation sous la forme d’une installation immersive amplifiée par des bandes sonores hautement étudiées.

Les six projections présentées se déploient en effet dans l’espace grâce à des écrans affirmés en volumétrie, parfois décuplés, et devant être appréciés dans un périmètre délimité par un tapis au sol qui, cependant, ne procure à l’expérience que l’apparence du confort. Captivants, les films de courte durée n’en demeurent pas moins déstabilisants, créant plusieurs malaises, malgré les soulagements procurés par certains moments d’humour grotesque. Chacune des oeuvres met en scène un personnage masculin plutôt pathétique, des avatars que l’artiste se plaît à animer dans des situations aussi troublantes qu’absurdes.

Posthumanisme

Rien ne semble donc moins approprié que le titre de l’exposition pour définir son contenu, un volontaire décalage d’ailleurs observé dans le montage des films et dans la rhétorique épousée par l’artiste de réputation internationale. Ce qu’un « Modern Piano Music » annonce, c’est un paradigme autre que celui fondant la démarche d’Atkins, plus foncièrement ancrée dans le postmodernisme et le posthumanisme.

Les univers campés par l’artiste se font intertextuels, les codes de différents langages s’y croisent, ceux du cinéma, de la littérature, de la musique et du jeu vidéo. Les oeuvres en sont truffées, comme dans Hisser qui suit l’avatar, un homme blanc, dans sa chambre, en proie à la tristesse ou se masturbant devant les images du test de Rorschach. Le décor est bâti avec certains motifs commercialisés exploités ici à outrance comme des readymades par l’artiste soucieux d’en interroger l’usage même. Des détails de la chambre révèlent du prêt-à-penser, livre de croissance personnelle, affiches ornées de citations, etc. Un environnement étouffant à l’image du lit d’enfance trop petit qui accueille le corps du personnage avant que tout se fasse engloutir par un trou.

Photo: Richard-Max Tremblay Vue sur l’œuvre «Even Pricks» d’Ed Atkins, 2017

La répétition est un moteur récurrent des vidéos de l’artiste qui ne racontent pas d’histoire. Par collage, boucle et réitération, elles suggèrent plutôt des états émotifs, préfèrent les hiatus à la continuité. Elles refusent de prêter aux personnages une intégrité et une intériorité ; ce sont des coquilles vides. Dans cet esprit, plusieurs oeuvres font apparaître un même personnage en multiple, cloné. La bande de Hisser joue d’ailleurs sur deux étages distincts, à des échelles différentes, faisant de chaque visionnement l’occasion de réévaluer sa perception devant ce qui va recommencer et est reproductible à l’infini.

L’accrochage de l’oeuvre, au 451 de la rue Saint-Jean, reprend ainsi en partie la logique qui présidait à sa présentation initiale dans un bâtiment de plusieurs étages dans le cadre de la Biennale d’Istanbul en 2015. L’étroitesse des salles sert bien également l’état de réclusion dans lequel se trouvent les personnages. Les deux oeuvres maîtresses occupent toutefois l’adresse voisine que comporte aussi la DHC/ART.

Ribbons (2014) s’affirme en effet avec majesté sur trois volumes de projection au coeur d’une pièce. Un skinhead s’abîme dans l’alcool, soliloquant un discours qui ne semble pas le sien, à la manière des mots grossiers inscrits sur son corps, des tatouages tracés à la va-vite. Lorsqu’il entonne un chant de Bach, une émotion grave éclipse la dureté de l’automate, qui ne sera finalement que traversé par cette musique.

Scène loufoque

La musique joue aussi un rôle prédominant dans Safe Conduct (2016) sous les airs du Boléro de Ravel imprégnant son crescendo légendaire au déroulement de l’action qui se passe dans un aéroport. Au tapis déroulant du contrôle de sécurité et au carrousel de récupération des bagages, l’avatar n’en finit plus d’exposer ses biens et sa personne, déposant dans les bacs de plastique, entre autres, ananas et armes à feu, puis les membres arrachés de son corps.

Comme ailleurs dans les oeuvres d’Atkins, la caméra scrute le visage, ici tuméfié par une cause inconnue. Le cadrage serré dévoile dans l’image au rendu hyperréaliste la facticité dans ce qui est tenu pour le plus « humain », à savoir le visage avec son regard et ses expressions. Le personnage l’enlève d’ailleurs comme le reste, un masque, mais qui revient sans cesse.

Cette scène d’aéroport, loufoque et dérangeante, pourrait être une métaphore de l’individu exposant déjà, de son plein gré, les moindres aspects de sa vie par les nombreuses activités sur la Toile que sont ses gestes de consommation, de socialisation et de divertissement rendus possibles par les dispositifs du numérique et des réseaux virtuels. Ce phénomène n’a toutefois rien d’un rêve.

Modern Piano Music

D’Ed Atkins à la DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, 451 et 465, rue Saint-Jean. Jusqu’au 3 septembre.