Geoffrey Farmer déconstruit le Pavillon du Canada à la 57e Biennale de Venise

«Une issue à travers ce miroir», de Geoffrey Farmer, est l’une de ses œuvres les plus personnelles.
Photo: Francesco Barasciutti «Une issue à travers ce miroir», de Geoffrey Farmer, est l’une de ses œuvres les plus personnelles.

Depuis son inauguration en 1957, le Pavillon du Canada n’aura jamais autant attiré les regards qu’à cette 57e exposition internationale d’art. Et pour cause ! Profitant des travaux de restauration à venir du pavillon, qui retrouvera son aspect d’origine l’an prochain à la Biennale d’architecture, l’artiste vancouvérois Geoffrey Farmer a poussé l’audace jusqu’à y arracher quelques pans de mur, à y changer le sol, à y retirer les fenêtres et une partie de la toiture, afin d’y installer sa nouvelle oeuvre, Une issue à travers ce miroir.

Inspirée par deux photographies de presse inédites datant de 1955, d’une collision entre un camion transportant du bois, conduit par le grand-père de l’artiste, et un train, cette installation se compose de 71 plaques de laiton illustrant les planches de bois du camion, de sculptures d’aluminium et de bronze imprimées en 3D et d’une fontaine : du jamais vu dans le parcours de Farmer.

Photo: Francesco Barasciutti

« C’est une oeuvre très personnelle, explique Marc Mayer, directeur général du Musée des beaux-arts du Canada, joint à Venise. Habituellement, Geoffrey ne parle pas de lui, ni de son histoire. C’est un moment charnière dans sa carrière et je trouve cela très courageux d’avoir fait cette oeuvre pour la Biennale de Venise, car c’est quand même toute la planète qui vous regarde. Personnellement, je n’aurais pas encouragé l’artiste à faire quelque chose d’aussi risqué, mais qu’est-ce qu’il s’en est bien sorti ! Quelle oeuvre remarquable ! Tout le monde en parle ! »

À quelques jours de l’ouverture de la Biennale, quelque 400 personnes, parmi lesquelles le ministre des Finances Bill Morneau, Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada, l’ambassadeur du Canada en Italie, Peter McGovern, et Rufus Wainwright, qui y a offert un concert, ont pu assister à l’inauguration de l’oeuvre.

« Les gens sont très enthousiastes devant cette oeuvre », confirme Kitty Scott, conservatrice Carol et Morton Rapp de l’art moderne et contemporain au Musée des beaux-arts de l’Ontario. « Pour certains, il s’agit de l’une des meilleures oeuvres à voir dans les jardins de la Biennale. Ils sont très impressionnés par ce geyser d’une trentaine de pieds. L’oeuvre évoque la collision et la réconciliation ; quelque part, on pourrait y voir une métaphore de l’histoire du Canada, qui fête ses 150 ans et dont l’histoire est parcourue de plusieurs collisions. »

Fragments de vie

À l’instar de Trailer (2002), oeuvre inspirée d’une femme heurtée par un camion-remorque, Une issue à travers ce miroir tire sa source d’un accident. « Les montages, les collages et les accidents font intrinsèquement partie de ma démarche artistique. J’aime l’idée de regrouper plusieurs histoires pour en faire un grand récit. Dans cette oeuvre, il s’agit de brosser un tableau de différents moments désespérés de ma vie, des moments qui ont fait de moi l’artiste que je suis », confie Geoffrey Farmer.

C’est grâce à la découverte par sa soeur des photos de l’accident de son grand-père que l’artiste a pu connaître une partie jusque-là inconnue de son roman familial. « J’étais frappé par ces images, l’état du camion et ses planches renversées sur le sol. J’ai alors fait des recherches sur l’époque de l’accident, survenu en 1955. J’ai découvert qu’Allen Ginsberg a lu Howl quelques mois après l’accident. Or, j’ai rencontré Ginsberg à San Francisco lorsque j’étudiais à l’Art Institute. C’est en y repensant que la fontaine de la cour de l’institut s’est retrouvée dans l’oeuvre », poursuit l’artiste.

Faire oeuvre utile

Alors que Geoffrey Farmer a compris la souffrance de son père causée par la perte de son propre père, l’artiste a eu envie d’aller plus loin dans l’empathie. Il est ainsi allé à la rencontre des jeunes qui avaient incendié l’école Peter Pitseolak à Cape Dorset, au Nunavut. Des pièces de métal retirées des ruines de l’école se retrouvent d’ailleurs dans l’oeuvre présentée à la Biennale. Lorsque celle-ci sera vendue, Geoffrey Palmer promet que les profits serviront à la construction d’une bibliothèque pour l’école de Cape Dorset.

D’ici là, Une issue à travers ce miroir pourra être vue par les visiteurs de la Biennale de Venise, qui se tiendra du 13 mai au 26 novembre. « J’espère que, grâce à cette édition, Geoffrey Farmer va acquérir une reconnaissance internationale ; il a déjà une certaine notoriété à travers le monde, mais cette oeuvre permettra à plus de gens de découvrir l’artiste qu’il est. C’est un grand moment pour le Canada et pour ses artistes », croit Kitty Scott.