Un pied dans la fascination et l’autre dans la déstabilisation

«Vide et vertige» réunit le travail de trois artistes : Ivan Binet, Jocelyne Alloucherie et Mathieu Cardin, un alliage tout en cohérence.
Photo: Guy L’Heureux «Vide et vertige» réunit le travail de trois artistes : Ivan Binet, Jocelyne Alloucherie et Mathieu Cardin, un alliage tout en cohérence.

Né en 2013 de la transformation d’un bâtiment centenaire de style beaux-arts, le 1700 La Poste tarde à s’affirmer comme une adresse incontournable à Montréal en art contemporain. Malgré les sous et la bonne volonté de sa propriétaire et directrice, Isabelle de Mévius, un véritable programme fait défaut. L’actuelle exposition, réunissant trois artistes autour du thème du paysage, semble cependant être un pas dans la bonne direction.

L’ancien bureau postal se situe quelque part entre la valeur patrimoniale d’une Fonderie Darling et le confort financier d’un Arsenal, entre l’audace exploratoire de l’un et la grandiloquence de l’autre. Son emplacement géographique, à mi-chemin des deux lieux cités, est d’ailleurs emblématique de son flou identitaire.

Avec Vide et vertige, le 1700 La Poste propose sa meilleure expo des huit présentées jusqu’ici. Le thème du paysage, et l’aspect fabriqué de la représentation des grands espaces, manque, oui, d’originalité. Sauf qu’on peut aussi voir l’autre côté de la médaille et saluer le fait que, pour une fois, dans cet espace privé, on respire l’air du temps.

Il faut noter que la réunion d’Ivan Binet, de Jocelyne Alloucherie et de Mathieu Cardin ne manque ni de cohérence ni de diversité. Les trois font dans la photographie, mais chacun à sa manière. En leur présence, trois générations sont aussi rassemblées.

Photo: Guy L'Heureux Vue sur l'exposition «Vide et vertige» au 1700 La Poste

Par Vide et vertige, la commissaire de l’expo — Isabelle de Mévius elle-même — insiste sur nos rapports à l’espace, un pied dans la fascination et l’autre dans la déstabilisation. C’est un peu aussi à ce jeu risqué que le 1700 La Poste joue et qui semble assumé, même inconsciemment.

L’expo débute avec les photos d’Ivan Binet, placées dans le grand hall, qui s’avère le plus bel espace. Le plus grand aussi, ce qui permet à l’artiste de Québec d’être présent avec cinq séries.

Pictorialiste assumé, Binet est surtout connu pour ses mimétismes de la peinture de Cornelius Krieghoff, dont on en présente ici deux exemples. Mais sa signature est beaucoup plus éclatée — trop, peut-être ?

Dans le mini-solo auquel il a droit, on passe du romantisme (les Krieghoff) à des images aux effets de miroir ou à plans rabattus, ces derniers le rapprochant de la peinture de Pierre Dorion. Dans les images Mine (2016), il plonge dans le commentaire écologiste, à la manière d’Ed Burtinsky, notamment par le ton rouge orangé et les jeux d’échelle auxquels il fait appel.

Les illusions d’optique auxquelles Binet fait soigneusement appel prennent de l’ampleur avec Mathieu Cardin. Le cadet des trois artistes a été envoyé au sous-sol, lieu plus ingrat et sans le chic de l’architecture beaux-arts. Or, il était tout destiné à ce Cardin qui s’est fait un nom par des installations in situ basées sur les apparences et leur revers.

Cardin expose un seul projet, mais tout un, intitulé L’invention des images (2017). Il se décline en photos, en sculptures et en une structure en trompe-l’oeil, mais dont l’artiste ne cache aucun artifice.

Interactif ?

Tout est chez lui artifice, y compris l’illusion : c’est-à-dire que le visiteur, pour vivre pleinement l’expérience de l’apparence, est invité à se la fabriquer lui-même, en se plaçant où il faut, en acceptant le jeu de l’invention. Il y a du Magritte, comme du Pierre Ayot, dans chaque Mathieu Cardin, l’excès en sus, signe qu’il est de son temps.

Jocelyne Alloucherie a hérité du balcon, certes lumineux, mais bien exigu. Surtout pour elle, qui signe des oeuvres fortes en nombre et en volume, associant photographie et sculpture. Le projet Brume (2010) comporte quinze impressions au jet d’encre (des images d’immenses icebergs) et neuf structures de bois, toutes blanches.

Le rapport du réel à sa figure, les contrastes d’ombre et lumière, le passage d’une forme rigide à une silhouette plus organique, il y a tout ça dans cet ensemble propice à répondre au thème de l’expo. Il est seulement dommage que ce précipice auquel Vide et vertige nous invitait soit difficile à expérimenter au balcon. On se trouve le nez collé aux oeuvres, ce qui limite les sensations déstabilisantes et la perte de repères qu’annoncent les documents du 1700 La Poste.

Vide et vertige

1700 La Poste (1700, rue Notre-Dame Ouest), jusqu’au 18 juin.