L’art de susciter des questions grâce à l’architecture

Martine Letarte Collaboration spéciale
Vue du jardin du Centre canadien d’architecture
Photo: Centre Canadien d’architecture Vue du jardin du Centre canadien d’architecture

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Plus que simplement promouvoir le premier art, le Centre canadien d’architecture (CCA) s’est toujours servi de cette discipline pour faire réfléchir les gens sur de grands enjeux sociaux. En cette année où l’on célèbre le 375e anniversaire de Montréal et les 90 ans de la fondatrice du CCA, Phyllis Lambert, une exposition retrace le parcours de cette architecte montréalaise primée internationalement.

Phyllis Lambert, c’est bien sûr d’abord l’édifice Seagram à New York, icône architecturale du XXe siècle. Revenue de Paris pour diriger la planification du projet cher à son père, Samuel Bronfman, patron de la distillerie Seagram, elle tenait à travailler avec l’un des plus grands architectes dans le monde. C’est finalement à Mies van der Rohe qu’on a confié le défi. Son concept de tour de verre posée en retrait de Park Avenue pour réaliser une place publique n’aurait jamais été réalisé sans l’entêtement de Phyllis Lambert, qui n’avait pas encore 30 ans.

« La place publique créée à l’avant de l’édifice Seagram était une toute nouvelle façon de concevoir l’espace urbain », explique Mirko Zardini, directeur du CCA.

Le projet allait aussi à l’encontre de la règlementation en place dans le domaine de la construction.

Aux yeux de Mirko Zardini, l’édifice Seagram illustre bien comment le travail d’architectes peut provoquer des discussions importantes sur différents enjeux de société.

On doit également à Phyllis Lambert plusieurs projets de restauration et de conservation à Montréal et ailleurs dans le monde. Elle a notamment participé à la création de la Société d’amélioration Milton-Parc, le plus important projet de rénovation de coopératives d’habitation au Canada.

Phyllis Lambert : 75 ans au travail présente jusqu’au 4 juin des pièces de la collection et des archives du CCA et du Fonds Phyllis Lambert. L’exposition retrace le parcours, l’évolution des idées et le travail de l’architecte profondément impliquée dans la ville et reconnue à l’international. En 2014, elle recevait d’ailleurs, lors de la 14e exposition d’architecture internationale de la Biennale de Venise, un Lion d’or d’honneur pour l’ensemble de son oeuvre.

Phyllis Lambert a été commissaire de cette exposition et elle poursuit son travail avec celle qui sera consacrée aux édifices en pierre grise à Montréal cet automne au CCA.

« L’exposition retracera l’histoire de la création du tissu urbain, indique Mirko Zardini. C’est important. Pour savoir où on va, il faut savoir d’où on vient. »

Le rôle de la technologie

Dans l’histoire du CCA, on constate que plusieurs expositions ont abordé la question de la technologie, comme La vitesse et ses limites, en 2009. Elle célébrait le centième anniversaire du futurisme italien, mouvement dont le manifeste inaugural déclarait : « La splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. » L’exposition traitait de circulation, de construction rapide, d’efficience, de capture de mouvement et de la mesure, puis de la relation entre le corps et l’esprit. Elle invitait ni plus ni moins à trouver des solutions pour que la société contemporaine s’affranchisse de sa dépendance à la vitesse !

Le CCA présentait aussi en 2014 Archéologie du numérique : environnements virtuels, objets interactifs. Elle s’est penchée sur plusieurs oeuvres expérimentales, dont le parquet virtuel et le centre de commande du New York Stock Exchange, pour lesquelles les architectes ont recouru au potentiel de la technologie afin de modeler des expériences nouvelles.

Cette exposition faisait partie d’un programme de recherche qui a poussé d’ailleurs le CCA à s’attaquer aux défis techniques d’exposition et d’archivage des oeuvres numériques.

« Le CCA a toujours produit énormément de publications en papier et de livres, mais on se retrouve maintenant devant un problème de génération, explique Mirko Zardini. Les jeunes ne se déplacent plus pour accéder au savoir. Ils le veulent en ligne. Nous souhaitons continuer de créer des documents traditionnels, mais nous portons aussi maintenant énormément d’attention à la création de savoirs accessibles en ligne. »

Grands enjeux de société

Enjeu social incontournable, le thème de l’environnement s’est souvent imposé au CCA depuis quelques années. Il y a 10 ans, 1973: Désolé, plus d’essence a été la première exposition à mettre en avant la crise pétrolière de 1973 et son impact sur l’architecture. Cette crise a permis de comprendre qu’un développement effréné basé sur des réserves inépuisables de pétrole à bas prix n’était plus possible. Les architectes, urbanistes et ingénieurs s’étaient lancés dans une période d’expérimentation pour innover. Tout ce travail, tombé dans l’oubli une fois que l’essence est revenue dans les pompes des stations-service, a repris sa pertinence aujourd’hui.

Le CCA présentait également jusqu’à tout récemment Le temps presse : une contre-histoire environnementale du Canada moderne. En ce 150e anniversaire de la Confédération, l’exposition remettait en question certaines idées reçues concernant la relation du pays avec la nature. Tout y passe, de l’échec du projet moderne à l’exploitation des ressources dans les territoires nordiques, en passant par la contamination nucléaire, la pollution de l’eau et de l’air, sans oublier les opérations forestières et la pêche industrielle.

« Nous avons voulu, avec l’exposition, amener les institutions à se poser les bonnes questions, indique Mirko Zardini, commissaire de cette exposition. L’environnement demeure quelque chose de particulièrement abstrait pour les gens avec notamment, la pollution de l’air et de l’eau. Ce n’est pas visible immédiatement. Nous voulions rendre visible ce qui est invisible. »

Autre question qui dérange : les conditions de travail sur les chantiers de construction. C’est le thème de l’exposition actuelle Et si on parlait de bonheur sur le chantier ? qui se penche sur le rapport McAppy réalisé au début des années 1970 par l’architecte britannique Cedric Price. L’exposition permet de s’interroger sur le rôle social et la responsabilité de l’architecte pour repenser les pratiques traditionnelles sur le terrain.

« L’approche critique en architecture n’est pas seulement actuelle, elle était aussi présente dans le passé, affirme M. Zardini. L’architecture n’a pas réponse à tout, mais elle peut certainement amener les gens à se poser les bonnes questions. »