Et le fort de Ville-Marie sortit de terre

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le nouveau pavillon du fort de Ville-Marie du musée Pointe-à-Callière permettra aux visiteurs de marcher sur un plancher de verre à la grandeur du lieu.
Photo: Musée Pointe-à-Callière Le nouveau pavillon du fort de Ville-Marie du musée Pointe-à-Callière permettra aux visiteurs de marcher sur un plancher de verre à la grandeur du lieu.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le 17 mai prochain, dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de Montréal, le pavillon du fort de Ville-Marie, premier établissement des fondateurs de la ville en 1642, sera inauguré au musée Pointe-à-Callière. Le résultat d’une quinzaine d’années de fouilles archéologiques qui auront permis de nous éclairer sur la grande aventure montréalaise.

« Parce qu’il s’agit indéniablement d’une aventure, tranche la directrice générale du musée, Francine Lelièvre. C’est majeur de reconnaître que des hommes et des femmes ont eu le courage incroyable de venir et de persévérer dans cette aventure. Le gouverneur de Québec décourageait Maisonneuve de s’installer à Montréal. La menace était trop grande. Mais Maisonneuve a tenu. Il disait que quand bien même tous les arbres se changeraient en Iroquois, il irait et accomplirait sa mission. »

Une mission évangélisatrice au départ, puisqu’il s’agissait bien d’entrer en contact avec les Amérindiens pour les convertir au christianisme. En 1642, lorsqu’il débarque avec Jeanne Mance, l’île est déserte. Les nations amérindiennes y passent, mais ne s’y arrêtent pas, l’endroit n’offrant pas une assez grande protection. Et d’ailleurs, très vite après l’arrivée des Français, les Iroquois, alliés des Hollandais installés plus au sud à New York et Albany, s’attaquent à la colonie naissante. D’où l’idée de construire un fort.

« Nous savions qu’il y avait un fort, mais nous n’avions rien retrouvé, explique Mme Lelièvre. Nous n’avions aucun plan et ne savions donc pas à quoi il ressemblait. Nous avions la certitude que la pointe à Callière correspondait au premier établissement, puisque nous avions des traces du premier cimetière. Nous avons eu l’occasion d’acquérir un entrepôt juste en arrière du musée et avons lancé une campagne de fouilles. Très vite, nous sommes tombés sur les traces du château du gouverneur de Callière. Or, nous savions que celui-ci avait été construit au même emplacement que le fort. Les équipes ont continué à creuser et les premiers murs sont apparus. »

Sans plan du fort, le travail n’était pas fini pour autant. Il s’agissait de continuer le puzzle sans connaître l’image à reconstituer. Personne ne connaissait la taille du fort. Personne n’avait la moindre idée du pourcentage déjà mis à jour. Jusqu’à ce moment clé où un angle a été trouvé.

Ainsi, l’avancement des connaissances réalisées par les archéologues et historiens permet aujourd’hui de confirmer que le fort de Ville-Marie occupait une superficie d’environ 2500 mètres carrés, qu’il était de forme rectangulaire avec quatre bastions construits en pieux, que son orientation était parallèle au fleuve Saint-Laurent et que son implantation était centrée sur la pointe à Callière.

« C’est exceptionnel ! affirme la directrice du musée. Peu de villes en Amérique du Nord sont parvenues à mettre la main sur le premier établissement de leur colonie. Nous sommes très fiers et très excités à l’idée de le faire découvrir aux Montréalais. »

À partir du 17 mai, le nouveau pavillon sera donc ouvert au public. Les visiteurs marcheront sur un plancher de verre à la grandeur du lieu et découvriront ainsi des traces de maçonnerie, un puits, trois tranchées, un muret de pierres, le tracé de la palissade et une centaine d’artefacts parmi les quelque 25 000 retrouvés sur le site.

« Ces artefacts prouvent que le fort était un lieu de rencontre des cultures et d’échanges, souligne Francine Lelièvre. Du commerce se faisait entre les Amérindiens et les premiers Français, et nous avons retrouvé beaucoup d’objets autochtones. Mais si la colonie avait une vocation missionnaire, on a très vite compris que, pour qu’elle survive, il fallait se mettre à coloniser les terres, à les octroyer à des familles pour qu’elles s’installent et qu’elles s’engagent. Et puis, aux guerres amérindiennes a succédé la paix, après la Grande Paix de Montréal signée par le gouverneur de Callière et trente-neuf nations autochtones en 1701. »

Petit à petit, le fort disparaît. Sur le terrain, mais aussi dans les mémoires. La vie suit son cours et la colonie grossit. En 1759, elle passe aux mains de l’Empire britannique. En 1765, le château de Callière est détruit. La ville poursuit son expansion et s’industrialise, la population explose. L’eau de la petite rivière qui longeait à l’époque le fort est polluée. En 1830 est construit le premier égout collecteur en Amérique du Nord, en canalisant le cours d’eau. Un égout est mis lui aussi en valeur par le musée et montré au public dès le mois prochain.

« C’est un joyau, décrit Francine Lelièvre. À Paris et à Londres, ils sont en brique. Celui-ci est en pierres taillées et il a même un arc cintré. C’était un lieu totalement inconnu, nous sommes tombés dessus à l’occasion des fouilles. Les visiteurs vont pouvoir passer à l’intérieur. Mais mieux que ça, nous proposons un voyage dans le temps et dans l’espace grâce à ce que permettent les nouvelles technologies. L’eau sera comme la mémoire avec des images, des histoires de Montréal à travers le temps qui seront projetées, qui se métamorphoseront et se désintégreront. C’est une expérience sensorielle. Il y aura des éclairages, de la vidéo, des effets. On parcourt ce tunnel pour arriver au pavillon du fort Ville-Marie. Le lieu d’origine, le lieu fondateur. »

Mme Lelièvre invite donc tous les Montréalais à venir découvrir ce lieu qu’elle juge mythique. Quant aux touristes, ils auront là l’occasion d’avoir un résumé rapide de l’ensemble de l’histoire de Montréal avec des traces de toutes les époques. Tout cela présenté de manière résolument moderne et attrayante.

« La Ville de Montréal ne pouvait pas faire de plus beau cadeau à ses habitants et visiteurs à l’occasion de son 375e, conclut la directrice du musée. Ça ne peut pas être plus légitime. C’est une chance inouïe. »