L’hyperréalisme virtuel d’Ed Atkins

La solitude est au cœur de l’installation vidéo «Even Pricks».
Photo: Ed Atkins et Gavin Brown’s enterprise La solitude est au cœur de l’installation vidéo «Even Pricks».

« Ce n’est pas ma vie. Ce sont des cauchemars. En fait, dit Ed Atkins, au sujet de ses oeuvres, ce sont presque des films d’horreur. Mais sans le tueur. Avec l’ambiance, ce quelque chose qui se produit en dehors de l’écran, dans la pièce d’à côté. »

Ed Atkins n’est pas cinéaste, mais auteur d’installations vidéo. Cinq d’entre elles, dont sa plus récente, Safe Conduct, une parodie noire des mesures de sécurité dans les aéroports, sont l’objet de sa première exposition au Canada. Intitulée Modern Piano Music, elle débute jeudi à la fondation DHC/ART du Vieux-Montréal.

Maître de l’horreur, le Britannique de 35 ans ? Plutôt un fin observateur d’un monde dominé par les écrans. Tout en images de synthèse, l’art d’Atkins rend compte avec acuité et grande précision, voire hyperréalisme, de notre dépendance immatérielle.

« Il m’est nécessaire de réagir à ma culture contemporaine. À cet assaut qui nous est lancé, j’ai voulu répondre physiquement, avec des oeuvres qui peuvent déranger », dit l’artiste, dont le travail s’expérimente, néanmoins, les fesses sur un beau tapis douillet.

Troublante vraisemblance

Diplômé en 2009 de la Slade School of Fine Art de Londres, où il dit avoir été initié à l’art vidéo, Ed Atkins est une des nouvelles figures planétaires de l’art contemporain. Biennales de Venise, d’Istanbul et de Lyon, Tate Britain, Palais de Tokyo, PS1 de New York… Il est partout.

Sa venue à Montréal est due à l’expérience vécue à Paris par Cheryl Sim, la commissaire attitrée de la DHC. Bouleversée par « la troublante vraisemblance des images en haute définition », elle s’est trouvée à la fois dans un état d’« inconfort » et de « curiosité ».

« Le paradoxe est saisissant, avoue-t-elle. Entre ses mains, les animations par ordinateur très froides deviennent charnelles, humides, sanglantes. Ces textures, elles me rendent consciente de mon propre corps. »

Cheryl Sim voit dans le travail d’Ed Atkins une piste de sortie face à la menace d’aliénation que représente une grande dépendance à la technologie.

Les cinq installations réunies à Montréal sont imbibées de références aux réseaux sociaux et jeux vidéo, aux ordinateurs et téléphones, à la publicité et à la technologie 3D. Ainsi qu’à la musique, populaire comme classique, et au cinéma.

Ed Atkins aime qualifier ses animations, à un seul personnage, d’amateurs. « Ce n’est pas du Pixar », dit celui qui préfère être associé à Jan Svankmajer, maître tchèque de l’animation.

« Son Faust a eu un énorme impact sur moi », confie-t-il, disant apprécier chez Svankmajer « le son, les textures, les sensations très physiques, avec beaucoup de substances et de sang ».

Solitudes masculines

Sur ses écrans, Atkins met en scène son propre avatar, un choix naturel pour évoquer nos réflexes à nous inventer des identités. Mais aussi une solution simple pour s’éviter des « problèmes éthiques », dit-il, dans le cas de certaines poses.

Le personnage de Ribbons, installation majeure à trois écrans, est un pauvre type pris dans l’alcool et le délire. Dans Hisser, présentée sur deux étages, l’homme se prête à des scènes de masturbation.

La solitude est au coeur de plus d’une oeuvre, mais une solitude connectée, liée à une sorte de communication virtuelle. Even Pricks est ainsi animée de l’icône J’aime, qu’Atkins se plaît à corrompre.

« Le pouce vers le bas est inhabituel. Dans Facebook, on peut seulement aimer. On ne peut pas ne pas aimer », rappelle-t-il.

Ed Atkins assure ne pas être un anti outils numériques. Comment le pourrait-il ? demande celui qui gagne sa vie grâce à eux. Il ne veut pas non plus dicter quoi que ce soit.

Le titre de son exposition, comme tous ses titres, se veut fortement ambigu pour cette raison. « Tout dans mes oeuvres repose sur l’étrange juxtaposition entre le sens et l’impression, dans une sorte d’incohérence insoluble, sans réponse. »

Exposition

Ed Atkins. Modern Piano Music, DHC/ART, Fondation pour l'art contemporain, 451 et 465, rue Saint-Jean, jusqu'au 3 septembre