Le commissaire comme amplificateur du sens

Sol LeWitt, vue du livre d’artiste «Geometric Figures Color» (1979)
Photo: Nelson Henricks Sol LeWitt, vue du livre d’artiste «Geometric Figures Color» (1979)

Nelson Henricks souhaitait exposer des documents sonores que possède l’important centre d’archives Artexte. Quel angle prendre ? En faisant sa recherche, Henricks, artiste, mais aussi commissaire, est alors tombé sur un corpus d’enregistrements où des artistes font des présentations sur l’art ou bien, tout simplement, prennent la parole.

Cette parole de l’artiste est un important sujet de réflexion — on pourrait même parler d’un matériau — dans la démarche plus récente d’Henricks. Un exemple : il y a maintenant deux ans, au Centre Dazibao, il avait monté une exposition qui mettait en scène une conférence qu’Oscar Wilde avait tenue en 1882. Henricks avait voulu souligner la mécanique de la parole wildienne, sa capacité à produire une aura mythique autour de sa personne et autour de son art.

Cette expo chez Artexte vous permettra donc, dans un premier temps, de découvrir des oeuvres exceptionnelles et pour la plupart méconnues : conférences de Laurie Anderson et de Marina Abramovic données en Polynésie en 1980 et tirées d’un coffret de disques vinyles ; enregistrement par l’artiste-commissaire-professeur Willoughby Sharp d’une présentation cacophonique et interrompue de Joseph Beuys à New York en 1974 ; lecture de l’essai Notes Towards a Photographic Practice de David Tomas en 1983… Vous y entendrez même un enregistrement encore plus original, une « lecture » du terrain de Montréal, réalisé grâce à un stylus, sorte d’aiguille, traîné sur le sol de notre ville dans l’oeuvre Montréal phonographe de Douglas Moffat, oeuvre réalisée en 2012.

Photo: Nelson Henricks Vue d’un disque vinyle du périodique «Vision, no 4 : Word of Mouth» (1980)

Moffat parcourt les marques dans le sol de la ville comme le fait l’aiguille dans les sillons d’un disque vinyle, allant même jusqu’à pousser la métonymie en partant de la périphérie de l’île de Montréal pour se rendre vers son centre, comme le ferait le bras d’un tourne-disque voyageant sur la surface d’un microsillon.

Mais Henricks fait bien plus que de plonger dans le « cabinet de curiosités » que peut incarner Artexte.

Pour cette exposition, Henricks a produit une vidéo à deux canaux qui met en parallèle ces oeuvres sonores et des documents artistiques visuels de la collection d’Artexte. Grâce à cette vidéo de 57 minutes, Henricks tisse des liens entre des oeuvres, nous permettant d’y faire des lectures innovatrices, des rapprochements inusités à travers différentes pratiques artistiques et diverses époques.

Par exemple, l’oeuvre de Moffat est mise en relation avec la série de photographies conceptuelles qui constitue la Promenade entre le Musée d’art contemporain et le Musée des beaux-arts de Montréal, création réalisée par Françoise Sullivan en 1970. Henricks en profite parfois pour faire lire — et interpréter — à des artistes contemporains des oeuvres plus anciennes. C’est le cas de Untitled Project for 0 to 9 Magazine (1969) d’Adrian Piper, oeuvre lue par la performeuse Alexis O’Hara. Il redonne ainsi une présence accrue à ces documents

Citations, appropriation ou interprétation ?

Il est commun de dire que les artistes contemporains, postmodernes, pratiquent un art de l’appropriation. Ils reprendraient des images ou des discours dominants afin de les détourner de leur sens premier.

L’oeuvre d’Henricks nous place-t-elle devant une situation semblable ? Henricks nous dévoile que la situation postmoderne est plus complexe. Voilà un travail de commissariat-artiste qui cite, encadre les oeuvres d’autres créateurs afin d’y interroger leurs significations, afin d’en déployer tous les sens intrinsèques et parfois plus secrets. En faisant lire des oeuvres par d’autres artistes, Henricks réalise même une mise en abîme de la problématique de l’interprétation.

À travers cette démarche, Henricks souligne aussi le rôle ambigu du visiteur contemporain, lecteur spectateur, qui devra comprendre, interpréter les oeuvres qui lui sont offertes. L’art conceptuel croit en la participation active du spectateur… Comme Marcel Duchamp l’a dit, c’est le regardeur (et dans ce cas-ci l’auditeur) qui est le créateur de l’oeuvre.

Cette oeuvre d’Henricks est d’une grande intelligence et d’une profonde sensibilité, qualités qui vont souvent de pair dans les grandes oeuvres.

Document XXL

Commissaire : Nelson Henricks, au Centre Artexte, jusqu’au 17 juin.