Lumières sur l’art de Serge Tousignant

Serge Tousignant, «L’oblique piégée», 1988. Photographie couleur.
Photo: Serge Tousignant Serge Tousignant, «L’oblique piégée», 1988. Photographie couleur.

La lumière entre à profusion dans l’atelier de Serge Tousignant, que l’artiste habite depuis 40 ans sur le boulevard Saint-Laurent. Une lumière puissante qui arrive par une grande fenêtre donnant sur le mont Royal et qui éclabousse sans concession les murs de son repère. Il faut dire que la lumière occupe une place majeure dans l’oeuvre de l’artiste, photographe, mais aussi peintre, sculpteur et graveur, dont le centre VOX présente une vaste rétrospective à partir du 13 avril.

Au fil des ans, l’artiste a joué avec les ombres que la lumière trace sur les murs ou sur le sable, en plus bien sûr de celle qui passe à travers la caméra, mais aussi avec les miroirs, qui en ont fait un maître de l’illusion d’optique.

« C’était des passages, raconte-t-il en entrevue. Au début, j’ai commencé à faire de l’art, des dessins, de la peinture. Ensuite, je me suis fait connaître comme graveur. Après avoir travaillé le pliage, je me suis beaucoup fait connaître comme sculpteur. Puis, je suis passé à l’art d’installation.» En 1972, il s’est mis à travailler avec la photo, qu’il n’a jamais lâchée depuis. «Quand on regarde mon travail, il y a toujours un contenu varié mixte. C’est très multidisciplinaire. Mes oeuvres doivent être faites en photographie, à travers une vision photographique. C’est essentiel à cause de la lumière, à cause du point de vue, à cause du truquage de perspective. Mais il reste que, dans chacune des pièces, on retrouve des éléments sculpturaux, on retrouve du dessin, de la peinture, de l’installation. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Serge Tousignant explique que le hasard peut tout autant être le point de départ ou l’un des éléments de ses constructions.

En 1966, le Musée d’art contemporain est installé sur le site du Musée Dufresne, près du Jardin botanique. Dans le cadre d’une exposition intitulée Présence des jeunes, Tousignant travaille sur la mise en contexte de l’oeuvre en proposant un tableau, Foggy, qui s’inscrit parfaitement dans la pièce où il est installé. Le tableau se fond dans le lieu, et le lieu se fond dans le tableau. « C’était une installation avant le terme », dit-il.

Impressions multiples

« L’idée de l’exposition du centre VOX, c’est, en se servant de moi comme guide, de nous pencher sur le milieu de l’art au Québec, à travers les grandes expositions qui ont eu lieu au Québec depuis 40 ou 50 ans, explique l’ancien professeur. Bref, on montre comment ma pratique et mes oeuvres se sont exprimées à travers des expositions personnelles et publiques emblématiques avec le temps. »

Au cours d’un séjour à Londres, l’artiste manie l’art du pliage et produit une série de tableaux à l’aide de sérigraphies sur papier. « Ce qui était important, c’était de voir comment, à travers la technique du pliage en à-plat, j’arrivais à créer une illusion d’optique suggérant fortement la troisième dimension. »

C’est ce travail sur les pliages et avec les ombres qui l’emmène à travailler la sculpture. Il propose alors des oeuvres qui donnent l’impression de s’enfoncer dans les murs ou dans le plancher.

VOX en présentera quelques-unes, dont la toute première sculpture que l’artiste fabrique à son retour de Londres et qui propose une série de cubes qui semblent s’affaisser sur eux-mêmes. « C’est de l’acier peint émaillé, et l’idée, c’est de donner l’impression que les blocs s’écrasent. »

La perception de l’espace, voire sa multiplication à travers des photographies dédoublées de coins de pièces, a hanté l’oeuvre de Tousignant durant de nombreuses années. « Les coins d’ateliers, c’est une exposition que j’ai tenue en 1975 au Musée d’art contemporain de Montréal et qui a été très importante et très marquante pour moi, et très emblématique quand on parle de l’art conceptuel », relève-t-il.

Ouvrir l’oeil

L’une des salles de l’exposition du centre VOX, qu’il a appelée « la salle de lumière », couvre plusieurs phases de son travail. En travaillant sur l’ombre et la lumière, il déplace des bâtons de bois, plantés à la verticale sur du sable, au soleil de midi, pour créer des ombres aux formes, triangles ou carrés, rigoureusement fermées. C’est la série des géométrisations solaires. « Les gens me disaient : “c’est truqué, ça ne se peut pas” », raconte-t-il.

Il utilisera plus tard le procédé pour créer des pièces de photographie uniques, les « dessins solaires », dont le dessin est beaucoup plus complexe.

Un jour, alors qu’il travaille chez lui, il remarque une tache de lumière projetée sur le mur par une petite table à café recouverte d’un miroir, table qu’il possède d’ailleurs encore aujourd’hui. lI pose alors un petit module sur la table et réalise qu’en bougeant le module, l’ombre projetée prend des formes diverses. Il en tirera une série de photographies, Réflexion intérieure.« En bougeant le cube, ça me faisait des dessins différents », dit-il.

En entrevue, l’artiste raconte comment le hasard peut tout autant être le point de départ ou l’un des éléments de ses constructions. « Mon idée, c’était de montrer comment le même phénomène solaire, dans un même lieu, avec la même sorte de projection, pouvait faire, avec mon intervention, mon jeu, des dessins au mur que je n’aurais pas pu imaginer », raconte-t-il.

Pour l’occasion, le centre VOX a aussi entrepris de recréer une oeuvre qui avait été présentée à l’occasion de l’exposition Québec 75, qui avait fait grand bruit à l’époque. L’artiste avait alors installé diverses sphères bleues de tailles différentes, et proposait aux visiteurs de les regarder à travers la caméra pour démontrer que, sous un certain angle, les sphères paraissaient toutes de la même grandeur.

C’est une invitation à ouvrir l’oeil, pour voir que la réalité n’est pas toujours celle que l’on croit.