Hymne à la réconciliation

Graham Fagen, «The Slave’s Lament», 2015. Vue de l’exposition à Hospitalfield, Arbroath, Écosse.
Photo: Graham Fagen Graham Fagen, «The Slave’s Lament», 2015. Vue de l’exposition à Hospitalfield, Arbroath, Écosse.

Robert Burns (1759-1796) est une des gloires de l’Écosse. On le présente souvent comme le plus grand poète écossais, le poète national, le « fils préféré de l’Écosse », le « poète-paysan » qui écrivit en anglais, mais aussi en dialecte écossais. Mais il y aurait au moins une ombre dans sa biographie. En 1786, ce futur grand homme, sans le sou, avait planifié d’aller travailler en tant qu’intendant dans une plantation de canne à sucre en Jamaïque, lieu où on exploitait pourtant des esclaves noirs…

Pour le professeur de littérature écossaise Gerard Carruthers, Burns aurait même ridiculisé certains abolitionnistes. Erreur de parcours ? Moment d’aveuglement ? Peut-on — doit-on ? — juger de l’oeuvre d’un individu même sur ses comportements en général ou sur un moment de sa vie ? Ce poète ne fut-il pas aussi célébré pour son oeuvre qui clame son amour de l’Humanité et la défense d’une fraternité internationale ?

Burns aurait abandonné son idée de partir d’Écosse lorsque ses écrits commencèrent à lui rapporter de l’argent. Et en 1792, il écrivit même un célèbre poème contre l’esclavage qu’il intitula The Slave’s Lament…

Humanité paradoxale

C’est d’ailleurs ce poème que l’artiste Graham Fagen — lui aussi écossais — a décidé de mettre en scène dans une installation vidéo avec le chanteur reggae Ghetto Priest, descendant d’esclaves jamaïcains. Cette vidéo fut entre autres présentée dans le pavillon de l’Écosse, dans la Palazzo Fontana, lors de la Biennale de Venise en 2015. Ghetto Priest, vêtu d’une manière qui évoquera clairement la culture reggae, y entonne ce poème sur une musique plutôt classique de Sally Beamish, ce qui accentue l’effet mélancolique, mais aussi l’aura d’étrangeté de l’ensemble. Cette description — pourtant fidèle à la réalité — pourra sembler incohérente, mais c’est sûrement ce que Fagen souhaite produire comment sentiment chez son spectateur.

Photo: Avec l’aimable permission de l’artiste Graham Fagen, «Scheme for Post Truth», 2016, détail d’une série de 18 dessins, encre de Chine, émail et or 23 carats

Dans cette appropriation de ce poème par un chanteur noir, Fagen donne-t-il plus de profondeur et même de crédibilité à cette oeuvre ancienne ? Tente-t-il d’incarner une forme de réconciliation à travers l’hybridité culturelle qu’elle met en scène ? Ce n’est pas si simple. Fagen nous parle certainement du caractère ambivalent de l’Humanité et même de nos démocraties actuelles, capables à la fois de défendre les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, mais tout aussi capables de fermer leurs frontières aux migrants ou aux déshérités de la planète. Il est certes plus facile de se donner bonne conscience en dénigrant les esclavagistes d’une autre époque que d’accueillir les citoyens en danger de notre monde contemporain.

Dans cette expo, la présence de deux images de l’océan Atlantique, vu des côtes de la Jamaïque et de l’Écosse, rappelleune autre étendue d’eau, celle de la Méditerranée que des migrants tentent de traverser de nos jours dans des conditions effroyables… Mais qui chantera leur malheur ?

Hymne à l’émotion

Cette piècene sera pas sans évoquer l’oeuvre The Visitors de Ragnar Kjartansson, installation vidéo et sonore montrée l’an dernier au Musée d’art contemporain. Comme pour cette oeuvre, vous pourrez d’ailleurs vous procurer le disque de l’exposition avec la chanson.

Depuis de nombreuses années, depuis au moins l’oeuvre Le motet pour quarante voix de Janet Cardiff, la musique semble occuper une place primordiale en arts visuels contemporains. Grâce à la musique, d’une manière envoûtante, ces oeuvres tentent d’amplifier l’émotion qu’elles mettent en scène.

Briser le silence

Toujours à la Galerie de l’UQAM, une autre oeuvre tente de briser le silence quant à la ségrégation dans nos sociétés. La vidéo Silent, de Pauline Boudry et Renate Lorenz, débute par une reprise de l’oeuvre 4’33’’ de John Cage, oeuvre silencieuse qui oblige le spectateur à prendre conscience de l’espace qui l’entoure. Et puis, la chanteuse Aérea Negrot rompt ce silence et entreprend de chanter une chanson aux accents politiques.

Cette oeuvre a été tournée à l’Oranienplatz, à Berlin, lieu où, entre 2012 et 2014, des demandeurs d’asile et des manifestants établirent un camp pro-immigration qui défendait « le droit au travail et à l’éducation des réfugiés en Allemagne ». Une voix à entendre.

Complainte de l’esclave

De Graham Fagen

Silent

De Pauline Boudry et Renata Lorenz.