La vie intime d’un livre didactique

Le livre médical retravaillé par Sophie Jodoin devient un corps sur lequel les ablations sont génératrices ; le papier jauni devient peau.
Photo: Éliane Excoffier Le livre médical retravaillé par Sophie Jodoin devient un corps sur lequel les ablations sont génératrices ; le papier jauni devient peau.

Les théories de la réception ont depuis longtemps montré que la lecture n’est pas moins productrice de sens que l’écriture. L’artiste Sophie Jodoin en fait une démonstration radicale dans une exposition chez Arprim où elle s’est emparée d’un livre désuet de didactique médicale pour le transmuter en un objet de poésie saisissant et délicat.

Le résultat s’offre dans un dépouillement monacal indiquant que l’exercice mené par l’artiste a surtout été fait de soustractions. Du livre initial, il ne subsiste que quelques pages effeuillées, délicatement déposées à plat sur une longue table étroite qui épouse parfaitement les proportions de la pièce. La surface se présente telle une grande page blanche tant les mots restants sont épars et les vides, pour qui en fera la lecture, nombreux à combler.

La proposition de l’artiste ruine de la sorte l’objectif premier de l’ouvrage, qui consistait à dicter clairement quoi faire, à prescrire des gestes particuliers et à orienter des interventions cliniques sur des corps. Le texte devient plus ouvert, mais se recentre autour d’un sujet féminin qui demeure toutefois jusqu’au bout anonyme et insaisissable. Il faut qu’elle sache, annonce le titre, mais l’oeuvre ne précisera pas la teneur du « quoi ».

Infinies possibilités

Sophie Jodoin délaisse ici complètement, ou presque, la représentation du corps qui était le coeur de sa production en dessin depuis plusieurs années, et qui persiste encore sous la forme de fragments découlant souvent d’images appropriées et altérées. L’artiste avait déjà intégré des ouvrages trouvés dans ses oeuvres en les accumulant dans une installation, ou en y prélevant du texte, comme dans sa dernière exposition personnelle en 2015 à la galerie Battat, qui la représente. Textes et images dévoilaient entre autres des procédés disciplinaires s’exerçant sur des corps malgré tout insoumis, des sujets résistants.

Ces thèmes se répercutent dans le présent projet, qui repose cette fois sur un seul ouvrage, une matière première aux possibilités inépuisables. Pour faire apparaître le récit hachuré de son personnage féminin, l’artiste a poncé ce qui était de trop dans le langage clinique fourni par l’ouvrage — soit la majorité du texte. À la lecture, chacun des mots et des signes de ponctuation convainc de sa précieuse existence, dans sa capacité à faire dévier le sens premier et à captiver l’attention. C’est dire l’importance du travail de lecture et de repérage préalable à cette réécriture.

Le livre devient un corps sur lequel les ablations pratiquées sont en fait génératrices. Le papier jauni de vieillesse se présente d’ailleurs comme une peau ; son fini glacé ne reste que sur les pourtours et sur les rares mots conservés, mis ainsi en surbrillance sur le fond rendu mât par le ponçage. La figure humaine resurgit par contre en transparence au verso des pages, des illustrations de corps avec des prothèses, des malades traités. Les images sur l’endroit ont quant à elles été aussi effacées par l’artiste. Il n’en reste que les traces, des nuées qui oscillent entre l’éclat et la béance. Le corps et ses emprises demeurent donc, mais sous les formes suggérées du souvenir et de la mémoire, du symptôme et de la cicatrice.

L’obsession du geste

Pour sa façon de transformer un ouvrage didactique en poésie, l’oeuvre de Jodoin fait penser aux Pages-miroirs (1980-1994), ces milliers de pages du Petit Robert que l’artiste Rober Racine a compulsivement annotées et perforées. Avec cette pièce-fleuve, elle semble aussi, dans une moindre mesure, partager l’obsession de la lecture et du geste répété. Le personnage livré par hiatus dans Il faut qu’elle sache semble d’ailleurs lui aussi en proie à des obsessions. Comme dans le titre, celles-ci se manifestent dans le texte par plusieurs phrases formulant des nécessités et des devoirs, « il faut… », « elle doit… ».

À force de se pencher sur les pages pour fouiller du regard le vide et le texte clairsemé de cette histoire qui n’en est pas une, c’est l’image de l’artiste au travail qui finit par surgir. N’est-il pas question d’« une oeuvre à accomplir » ? Ou que « les résultats de tous ces efforts montreront que tout n’est pas perdu » ? Bien d’autres bribes conduisent à faire des rapprochements avec les aléas et les contraintes d’un processus ardu de création, au cours duquel scintillent aussi les lueurs d’affranchissement.

Éliane Excoffier

Sophie Jodoin a eu l’heureuse idée d’inviter Éliane Excoffier à élaborer un projet sur mesure pour Le Magasin, l’espace de vente qu’Arprim réserve à des productions liées aux arts d’impression. Une amitié de longue date unit les deux artistes, dont la création cultive aussi quelques affinités. Particulièrement ici, où Excoffier répond au travail de Jodoin en donnant « chair » à son personnage féminin.

 
Photo: Éliane Excoffier Avec la série «Elle», Excoffier répond au travail de Jodoin en donnant «chair» à son personnage féminin.

La photographe aguerrie a puisé dans ses archives, incluant des prises sur le vif éloignées des tirages soignés qui font sa signature. À partir de sources variées (négatif, Polaroïd, photo captée par son téléphone, radiographie, image trouvée), elle a fait des montages qui conservent l’esprit d’une narration fragmentée et incomplète. Plutôt que d’unifier l’image de cette femme, la série Elle en multiplie les figures et lui donne différents contextes d’apparition, des intérieurs domestiques et des paysages. Une intimité affleure subtilement, pour se dérober aussitôt. Dans ce projet, comme dans celui de Jodoin, beaucoup de choses s’expriment avec réserve, une qualité quasi anachronique.

Il faut qu’elle sache

Sophie Jodoin, Arprim, centre d’essai en art imprimé, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, local 426. Jusqu’au 22 avril.