Portrait d’une Amérique troublée

Henry Taylor, «The Times Thay Aint a Changing, Fast Enough !», 2017
Photo: Yan Romasnesky Henry Taylor, «The Times Thay Aint a Changing, Fast Enough !», 2017

Après un délai de trois ans, c’est ces jours-ci la première Biennale du Whitney Museum à avoir lieu dans son nouveau bâtiment, ouvert en avril 2015 dans le Meatpacking District, aux abords de Chelsea, secteur de New York où pullulent les galeries d’art contemporain. Et cette année — encore une fois —, la biennale, un événement né en 1932, d’abord annuel puis passé au statut de biennale en 1973, est très politique. Même encore plus politique que d’habitude.

Voilà un événement très riche intellectuellement, mais où les oeuvres ne sont pas toutes aussi fortes formellement. Néanmoins, cette biennale est à la hauteur de la violence du discours politique et social qui semble se déchaîner ces temps-ci. Dans le catalogue de l’exposition, la cocommissaire Mia Locks se demande d’ailleurs « quel serait l’antidote au discours de haine, à la misogynie narcissique et au racisme flagrant » qui ne se cachent plus de nos jours. L’art peut-il répondre à cette violence ?

Pour l’autre commissaire, Christopher Y. Lew, il s’agit d’une biennale où les artistes prennent leur distance par rapport au ton ironique qui domine depuis si longtemps le milieu de l’art contemporain. Les artistes miseraient ici sur la sincérité. Cela ne sera pas sans rappeler le débat sur l’art réaliste au XIXe siècle. Dans l’esprit de la révolution de 1848, des critiques et artistes comme Jules Champfleury avaient défendu cette idée d’un art sincère montrant la réalité de la vie. Qui sera le Gustave Courbet ou l’Honoré Daumier de ce début de XXIe siècle ?

Photo: Yan Romanesky Celeste Dupuy Spencer, «Trump Rally And some of them I assume are good people», 2016, dessin sur papier

Un art de la violence ?

Cette année, bien des pièces se refusent à la critique indirecte par l’humour et utilisent plutôt un ton très cru. L’oeuvre Real Violence, vidéo immersive de Jordan Wolfson, est à cet égard très révélatrice. Le visiteur est invité à mettre un casque de réalité virtuelle afin de voir une courte vidéo qui donnera le vertige. Vous ne serez pas troublé uniquement par l’illusion d’un espace gigantesque, mais aussi, et surtout, par le fait de voir un homme — Wolfson lui-même — abattre à coups de bâton de baseball, puis à coups de pied, un homme sur un trottoir.

Le tout est enrobé par le son d’une prière juive. Cela ne sera pas sans évoquer les agressions envers les juifs dans les années 1930 dans l’Allemagne nazie. L’artiste, avec qui j’ai pu discuter, défendait la violence de son oeuvre en expliquant que le discours dominant dans nos sociétés devient de plus en plus brutal…

L’artiste connu sous le nom de Puppies Puppies expose entre autres sur un mur des gâchettes d’armes à feu détruites pour l’occasion. Triggers est une oeuvre contre les armes à feu ? Voilà un sujet tabou aux États-Unis. Le texte de présentation explique que l’artiste, alors qu’il était âgé de onze ans, fut témoin d’une attaque contre sa mère à l’aide de pistolets…

Dans la vidéo A Very Long Line, le collectif Postcommodity donne à voir sur quatre murs la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Cette vidéo, avec des moments d’accélération et de ralenti, désoriente le visiteur autant que les discours incohérents du président Trump. Et nous pourrions aussi citer les tableaux d’Henry Taylor ou les photos d’An-My Lê qui parlent des tensions raciales aux États-Unis.

Photo: Yan Romanesky An-My Lê, «November 9, Graffiti, New Orleans, Louisiana», 2016

Occupy Museums

Leur groupe est né du mouvement Occupy Wall Street, avec la publication d’un manifeste en octobre 2011. Le coeur du collectif Occupy Museums est formé de cinq artistes, Tal Beery, Imani Brown, Noah Fischer, Kenneth Pietrobono et Arthur Polendo. Ce mouvement a entre autres dénoncé comment des compagnies qui financent de grands musées aux États-Unis ont ainsi des déductions d’impôt et se donnent par le fait même une belle image auprès du public.

Pour cette Biennale 2017, avec l’installation Debtfair, ils exposent les oeuvres de 30 artistes endettés — sur 500 qui ont répondu à leur appel. Sur le même mur, le visiteur peut contempler des graphiques montrant depuis 2008 la croissance de la compagnie BlackRock, qui « spécule sur différents types de dettes », ainsi que des graphiques montrant la croissance du marché de l’art. Devant une telle oeuvre, le visiteur pourra se demander si l’art peut vraiment changer nos sociétés. Pour un des membres du collectif, Noah Fischer, « l’art ne peut seul changer les choses, mais l’art fut toujours un élément participatif important aux changements, un élément de la dynamique des transformations sociales ».

Et on espère que cette Biennale contribuera à faire progresser notre monde vers des jours meilleurs.

Biennale du Whitney

Commissaires : Christopher Y. Lew et Mia Locks. Jusqu’au 11 juin au Whitney Museum of American Art, 99 Gansevoort St, New York.