Paysages protégés

Holly King, «World Beyond the Water», détail, 2009
Photo: Art mûr Holly King, «World Beyond the Water», détail, 2009

Plus grand que nature : la photographie paysagiste d’Holly King et d’Alain Lefort repose sur ce même souhait de magnifier le réel. Deux expositions à caractère rétrospectif permettent de faire le point sur leurs carrières respectives.

Enracinés dans le fabuleux, voire le fantastique et le mystérieux, leurs forêts, leurs cours d’eau, leurs mangroves sont à la fois réalistes et inaccessibles, lieux idéalisés et ténébreux. Sans être écologistes, leurs propos font néanmoins de cette nature généreuse et surprenante quelque chose de précieux, dont on serait fou de se priver.

Sans parler de la fragilité de la planète, comme le fait, par exemple, une Isabelle Hayeur, King et Lefort proposent un voyage dans des paysages à l’état sauvage. Un voyage illusoire, possible qu’à travers la photographie.

King et ses maquettes

Depuis trente ans, Holly King fabrique des images à partir de minutieuses mises en scène. De véritables théâtres miniatures, amalgames de petites sculptures en guise de végétaux au premier plan, de peintures en toile de fond et d’un éclairage savamment réfléchi, donnent lieu, une fois photographiés, à d’immenses paysages.

L’artiste fait l’objet d’une rétrospective itinérante, démarrée il y a un an à la Robert McLaughlin Gallery, à Oshawa, en Ontario. Avant de terminer sa route au Musée du Bas-Saint-Laurent, à Rivière-du-Loup, l’expo intitulée À la frontière du mystère (plus précisément Edging Towards the Mysterious) s’arrête à Art mûr, où tout le rez-de-chaussée lui est consacré.

Aux quatre corpus réunis pour l’occasion, en guise de survol de dix années de production, la galerie montréalaise a inclus la plus récente production d’Holly King, artiste qu’elle représente depuis 2004.

Photo: Centre d’exposition Lethbridge de la Bibliothèque du Boisé Alain Lefort , «Mangrove 6 (Le souffle d’Écho)», détail, 2012

Couleurs saturées, éclairage solennel et tout aussi ensorcelant, la série The Darker Stage of Dusk (ou La sombre scène du crépuscule), de 2016, ne renouvelle pas la signature King. Même qu’elle s’inscrit en toute cohérence à la suite des précédents corpus et fait de l’entre-deux, cette lumière si particulière entre le jour et la nuit, son sujet.

Selon la rétrospective À la frontière du mystère, Holly King va et vient depuis dix ans entre le fabriqué et le réel. Elle a remplacé ses fonds peints par des photographies réalisées dans la nature — les ensembles Grand Canyon : Unseen (2011-2012) et English Cliff Series (2013-2014) — quand elle n’a pas totalement exclu le travail sur maquette — Mangroves : Floating Between Two Worlds (2009).

Avec La sombre scène du crépuscule, King revient au travail basé entièrement sur maquette. Au premier plan, elle ajoute, parmi les roches et les végétaux, un élément usiné, comme s’il s’agissait d’objet perdu, ou jeté. Elle insiste dès lors sur l’état de transition dans lequel la nature est plongée. Menacée, certes, mais encore magnifique.

Ces grands paysages sont accompagnés par un ensemble de plus petites photos, qu’on pourrait qualifier de natures mortes. Si Holly King s’ouvre ici à un autre genre pictural, c’est pour révéler son processus de création. Les végétaux très élancés qu’elle photographie sur une nappe noire, comme des sculptures sur leur socle, apparaissent seuls. Le fond est noir, le mariage avec l’horizon, silhouettes de montages ou ciels nuageux et colorés, viendra plus tard.

Lefort et ses expéditions

La ligne d’horizon, celle qui partage premier plan et arrière-plan, ou qui sépare un sujet avec son reflet dans l’eau, est aussi centrale chez Alain Lefort. Ses vingt ans de pratique, eux, sont survolés au Centre d’exposition Lethbridge, diffuseur intégré à la Bibliothèque du Boisé de l’arrondissement de Saint-Laurent.

L’exposition Le monde qui penche (1996-2016) rassemble de nombreux corpus. Entre les plus anciens, à l’argentique, et ceux issus de l’ère numérique, Lefort ne semble pas avoir perdu un plaisir pour la liberté que lui offrent les outils. Si le hasard de la prise de vue a fait place à la manipulation avec des logiciels, le photographe a toujours livré une vision du réel, comme on dirait, impossible à l’oeil nu.

Sa mosaïque De l’éternel azur, la sereine ironie, de la série Ciels (2000), réunit une tonne d’images fantomatiques, similaires, mais jamais identiques. Empreintes, surfaces embrouillées, abstractions célestes, il y a de la fugacité de la vie dans ce mur céleste.

À l’instar d’Holly King et de ses changements d’échelle, Alain Lefort propose une sorte de renversement au moment de sa prise de vue. Comme sa collègue, il a aussi sa série de mangroves où il se permet d’exploiter cette idée que les arbres, les feuillages et toute la nature sont sans fin. La manière, à la fois simple et précise, consiste en un collage de prises de vue, elles aussi très semblables (comme pour les ciels), mais avec l’impression cette fois de l’image unique.

Le voyage que propose Lefort, qu’il mène en forêt, dans les airs ou sur mer, a quelque chose de l’utopie, de l’Arcadie, de la destination qui ne sera jamais atteinte. Eidôlon (2016), titre d’une série dominée par la figure de l’iceberg à la dérive, a la puissance de ce paradoxe. Cette sculpture de la nature, magnifique, n’annonce-t-elle pas une fin ?

Le monde qui penche (1996-2016)

D’Alain Lefort. Au Centre d’exposition Lethbridge de la Bibliothèque du Boisé (2727, boulevard Thimens), jusqu’au 26 mars. Aussi: «À la frontière du mystère», De Holly King. À la galerie Art mûr (5826, rue Saint-Hubert), jusqu’au 29 avril.