À hauts risques

Pleine d’humour, faussement moralisatrice, l’expo livre plus d’un constat sur une époque qui veut toujours aller trop vite, qui accepte mal les imperfections, qui est excessivement aseptisée.
Photo: Guy L’Heureux Pleine d’humour, faussement moralisatrice, l’expo livre plus d’un constat sur une époque qui veut toujours aller trop vite, qui accepte mal les imperfections, qui est excessivement aseptisée.

Absurdes, totalement absurdes. Un brin ludiques, aussi, et peut-être audacieusement dangereuses, au point d’émettre des avertissements du genre « risque de chute ». Les sculptures réunies à la salle Alfred-Pellan de la Maison des arts de Laval appellent à mettre de côté bien des principes. Elles sont l’oeuvre de Steffie Bélanger, une jeune artiste avec du front tout le tour de la tête, diplômée en 2013 de l’Université Concordia et aujourd’hui étudiante à la maîtrise à l’UQAM.

Rationnels et sérieux, ou obsédés de sécurité, cette exposition n’est pas pour vous.

L’expo s’intitule L’utilité de l’inutilité et respire le même air que bien de mouvements contestataires, artistiques ou non. Moins exubérant, le cynisme de Steffie Bélanger peut paraître plutôt lisse aux côtés de Dada, des pataphysiques et autres foulosophes. Or, c’est justement le côté soigné et propret de ce travail qui lui donne sa fraîcheur, sa déconcertante fraîcheur.

Les dix sculptures, toutes en bois, sauf une, se présentent comme des modules à expérimenter, ou comme des « prêts-à-porter ou des prêts à performer », selon la commissaire Manon Tourigny. L’art participatif de Steffie Bélanger n’a rien à voir toutefois avec la culture multimédia qui fait la norme aujourd’hui dans le monde des expositions dites interactives. Ses machines reposent sur un mécanisme tout simple, qu’elles prennent racine dans le mouvement, dans l’équilibre ou dans les deux à la fois.

 
Photo: Guy L'Heureux Cariatide: «My Ovaries Told Me That I’m Ugly», bois, 2014

Si le visiteur est appelé à l’occasion à se servir seulement de ses mains, dans la plupart des cas, c’est tout le corps qui doit s’engager. Ce n’est pas pour rien si la salle Alfred-Pellan a des airs de gymnase. Composé d’un haut tabouret, l’oeuvre Toi moi, ça va nulle part exige que l’on se plie en deux pour laisser les pieds et bras suspendus. « Essayez de rester au moins deux minutes », dit le manuel d’instructions au sujet de cette « position très inconfortable qui coupe le souffle ».


Prêt à dérailler ?

L’utilité de l’inutilité puise son titre chez le philosophe italien Nuccio Ordine (L’utilité de l’inutile, Les Belles Lettres), un ouvrage critique de la productivité et de la rentabilité. Steffie Bélanger place l’expérimentation réelle et physique au coeur de sa résistance à la production de capital. Ça ne vient pas sans dangers.

Une machine peut dérailler, si on la fait aller trop vite. Une autre grincera, mais c’est voulu. Celle qui s’intitule Mathémagie et Odeur de cèdre, sur laquelle il faut coller le nez, est « déconseillé[e] aux personnes qui détestent l’odeur de cèdre ».

Pleine d’humour, faussement moralisatrice, l’expo livre plus d’un constat sur une époque qui veut toujours aller trop vite, qui accepte mal les imperfections, qui est excessivement aseptisée. Celle qui ne tolère pas les excentricités… y compris les émanations, même de cèdre !

Sculptures pour un individu à la fois, excepté deux d’entre elles qui exigent de « se trouver un partenaire », les oeuvres proposent une série d’actions, toutes aussi loufoques les unes que les autres. Si elles ne s’adressent pas à tout le monde — ceux qui mesurent au-delà de 1,70 mètres et les claustrophobes ne sont pas invités à entrer dans la boîte de Cariatide… —, le modus operandi est d’une grande simplicité.

Il suffit d’être prêt à jouer le jeu. Se laisser glisser à plat ventre sur un tapis roulant ou se déplacer couché sur une table à la solidité douteuse demande une grande volonté. C’est de l’art extrême, comme il existe du sport extrême. Si les deux sont d’une égale inutilité, pourquoi l’un serait-il moins acceptable que l’autre ?

Des dessins instructifs, une vidéo démonstrative et la suggestion d’un parcours sont aussi présents sur les murs de la salle. Mais c’est le petit carnet rouge (clin d’oeil aux « Plus hautes instructions » de Mao ?) qui est l’outil indispensable à l’exposition. À noter, aussi, qu’il est fortement conseillé de se déchausser.

 

L’utilité de l’inutilité

Steffie Bélanger, Maison des arts de Laval, jusqu’au 23 avril 1395, boulevard de la Concorde