États transitoires

Vue de l'exposition «Être la porte qui s'ouvre», de Marie-Claire Blais, à la Galerie René Blouin
Photo: Marie-Claire Blais Vue de l'exposition «Être la porte qui s'ouvre», de Marie-Claire Blais, à la Galerie René Blouin

Dans les expositions de Marie-Claire Blais et d’Andréanne Godin se jouent, à différents égards, plusieurs traversées de frontières qui ravissent les sens et stimulent l’esprit. Alors que la première s’achève dans une semaine et que l’autre vient de s’amorcer, la concomitance, non préméditée, des deux expositions voisines vaut le détour.

Blais poursuit depuis quelques années un travail d’abstraction qui prend forme cette fois dans une série de toiles déclinant des motifs de trames aux couleurs contrastées et géométriquement découpées. Audacieuse, la palette se résume aux teintes de rouge et de bleu révélées dans une variété de tons subtils. Seuls ou réunis en diptyque, les tableaux ont été secrétés par un processus similaire à qui profite la répétition.

Les compositions découlent peut-être de patrons esquissés à l’ordinateur, mais elles reposent sur des manipulations artisanales maîtrisées, qui combinent des pochoirs en jute et des pigments vaporisés. Sur la trame blanche et serrée de la toile, s’organise le motif de cette autre trame bicolore, ajourée et floue par endroits, traçant des lignes de perspective. Des fibres ont été soustraites du tissu, défaisant le programme initial de la trame de jute, pour faire émerger des constructions nouvelles, produites par des couches superposées de pigment.

Dessiner, peindre et construire ainsi avec le tissu donne aux oeuvres de grand format une parenté avec les vêtements et l’architecture, ou plus fondamentalement avec la façon dont le corps occupe l’espace, tissé avec ce qui l’entoure. Impossible de rester à distance devant ces surfaces aux propriétés immersives qui multiplient les effets de transparence, d’ouverture et de mouvement.

 
Photo: Marie-Claire Blais Marie-Claire Blais, «Être la porte qui s'ouvre» 12, 2017.

Le recours au textile dans leur genèse refuse en effet aux tableaux leur confinement au regard seul. Les sens tactile et haptique s’adjoignent virtuellement dans l’expérience, phénomène aussi observé dans la série présentée en 2015, Tracé d’un clair-obscur, où le jute se faisait sculpture et le plâtre, tableau.

Ici et là, dans les troués suggérés, s’installent d’heureuses ambiguïtés et tensions dont les aspects ne sont pas que formels. Aboutie, la proposition évoque des espaces oscillant entre l’intimité et le public, le lointain et le proche, comme autant d’états transitoires offerts à la matière et à l’esprit.

Andréanne Godin

Pour son association avec le voyage qu’elle rend possible dans la mémoire et les souvenirs, la promenade dans la nature est un motif récurrent dans la pratique d’Andréanne Godin. Elle le fait par ailleurs au moyen du dessin, qu’elle cherche aussi à déplacer, en le faisant sortir de ses frontières habituelles. L’exposition en cours confirme cette voie, et peut-être même, à la limite de l’abus, une stratégie assumée.

Aucun dessin, en effet, n’est pour ainsi dire à sa place. Pour l’un d’eux, le support papier s’avachit depuis un mât ; pour un autre, il s’étend de guingois sur le squelette d’une table alors que celui qui est proprement encadré se tient en équilibre dans le coin d’un mur. Ce qu’ils font voir réserve d’autres incongruités, qu’ils soient morceaux de nature ou fragments d’architecture : une roche flotte, un pan de mur refuse la verticalité ou l’illusion des reflets de la lumière s’évanouit contre l’opacité du support.

 
Photo: Andréanne Godin «À l'aurore» (détail), de la série Une promenade avec Pierre d'Andréanne Godin

Même le graphite, que l’artiste emploie en poudre pour dessiner, s’incarne par endroits en sculptures miniatures. Leur titre en latin désigne le détail d’un peuplier ou d’un thuya, des figures incomplètes qui, il s’en faut peu, pourraient fournir la poussière devant représenter un jour en dessin d’autres de leurs congénères. L’incomplétude des figures tout comme les traces laissées par le ruban adhésif sur les surfaces rappellent que le sujet de ces dessins est presque avant tout le processus de leur exécution.

Cette logique sous-tend un autre ensemble de dessins dont les qualités sont époustouflantes. Le pigment violet, qui unit la série par une monochromie riche en nuances, en est principalement responsable. Les images font voir Une promenade avec Pierre tel un moment magique pendant lequel le regard s’est posé sur une nature rendue singulière par la lumière et les points de vue adoptés.

Godin transmet avec sensibilité une expérience qu’elle dit avoir vécue lors de sa résidence à la Josef and Anni Albers Foundation. Dans une forêt du Connecticut, le contexte qui a vu naître les oeuvres de l’expo alimente certes des réminiscences personnelles, mais ne s’y limite pas, tant les dessins sont informés de références artistiques judicieusement décantées.

Être la porte qui s’ouvre

Marie-Claire Blais, Galerie René Blouin, jusqu’au 18 mars. Aussi: «Poussière de crépuscule, ou devenir jour», Andréanne Godin, Galerie Nicolas Robert, jusqu’au 1er avril 10, rue King, Montréal.