Le traité comme forme de relation

Alanis Obomsawin, «Christmas at Moose Factory» (1971), extrait du film
Photo: Alanis Obomsawin ONF Alanis Obomsawin, «Christmas at Moose Factory» (1971), extrait du film

Malgré son amorce faite dans le plus grand dépouillement, l’exposition Traçant la ligne de janvier à décembre ébranle déjà. D’abord par cette seule oeuvre qui trônait dans la galerie quand Le Devoir est passé, un dessin de la défunte Annie Pootoogook. Puis, par l’originalité de la proposition de Wood Land School (WLS), le collectif derrière cette exposition qui entend s’installer à la galerie SBC durant toute l’année.

Le contenu de l’exposition évoluera certes jusqu’en décembre, mais ce n’est qu’une dimension du projet de WLS, dont les actions sont plus profondes. L’occupation du groupe s’étend à la structure même de la galerie, d’ailleurs rebaptisée en son nom. La devanture physique de l’espace de diffusion ne porte en effet plus les traces de sa désignation initiale, un terrain volontairement cédé aux visiteurs qui, tout au long de l’expérience, vont négocier les modalités de leur insertion, qu’elles soient matérielles, philosophiques ou intellectuelles.

La démarche évoque une réparation symbolique à l’endroit des peuples et des cultures autochtones dont les réalités ont été ignorées et classifiées par des systèmes dominants qui perdurent dans les institutions ou les discours actuels. Depuis 2011, le collectif à géométrie variable, qui a vu le jour sous l’impulsion de l’artiste Duane Linklater, opère donc ainsi. Nomade, il squatte des lieux existants en invoquant la forme significative du traité et de ses principes, « soit la responsabilité mutuelle, la réciprocité, la relation face à la différence et la gestion des ressources ».

Hommage

Sans domicile fixe, WLS n’a pas de lieu physique en propre, ce qui rappelle peut-être le nomadisme pratiqué traditionnellement par les autochtones, mais exprime surtout le refus de figer l’identité autochtone ou d’en avoir une conception homogène. De fois en fois, le cadre modifie les échanges et la nature des relations, provoque une redéfinition des termes par lesquels les autochtones, leurs pratiques et leurs histoires, sont intégrés à des structures. À en croire le personnel de la galerie, l’intervention du collectif stimule une réflexion déjà amorcée sur ses modes de fonctionnement et sur sa capacité à diffuser ou à traiter de réalités iniques sous–représentées.

Assez radicale, l’occupation de WLS, formé cette fois, en plus Linklater, de Tanya Lukin Linklater, de cheyanne turions ainsi que de Walter Scott, se fait cependant en douceur, dans l’apprivoisement. La progression de l’exposition est présentée comme une série de gestes qui additionneront dans l’espace les oeuvres, appelées à dialoguer entre elles, nourrissant au fur et à mesure le propos. Le dispositif impose une durée longue et un rythme lent à un ensemble se complexifiant, ce qui connote le type de relation espérée dans ce projet.

Photo: Paul Litherland Vue de l’exposition à la galerie SBC, dont le contenu évoluera jusqu’en décembre

Le geste inaugural a été réservé, en guise d’hommage, au dessin d’Annie Pootoogook, une nature morte témoignant de la modestie d’un mode de vie où, selon les points de vue, il peut être à la fois question de mobilité, de survie, de réconfort ou d’acculturation. Le choix de cette oeuvre de l’artiste inuit met l’accent sur sa contribution pour avoir dans ses représentations du quotidien « dé-exotisé l’Arctique », comme l’écrivait l’historienne de l’art inuit Heather Igloliorte (Concordia) dans un article publié par Canadian Art après la mort de l’artiste, survenue l’automne dernier, à l’âge de 46 ans.

L’article, distribué dans la galerie, rappelle comment les médias ont alors plutôt préféré retenir les dessins montrant les affres de l’alcool, du suicide et de la violence domestique de celle qui, à la fin des années 2000, avait été propulsée comme une star dans la sphère internationale du milieu de l’art contemporain, révélant en fait pour la première fois un art inuit loin du folklore. En particulier, son art a fortement participé au renouveau du dessin en art actuel, ce que n’a d’ailleurs pas manqué d’attester la revue montréalaise HB.

Depuis une semaine, le dessin de Pootoogook a trouvé la compagnie du film d’Alanis Obomsawin, Christmas at Moose Factory (ONF, 1971). Il évoque le temps des Fêtes vécu par les enfants d’une communauté crie située au sud de la baie James à travers leurs dessins expressivement crayonnés, rendus vivants par leurs commentaires et des sons ambiants. L’oeuvre émane de l’enfance, une époque que Pootoogook évoquait à rebours, encore récemment. Ainsi, les souvenirs de l’une rejoignent le témoignage des autres venus du passé, deux façons différentes de parler du quotidien au Nord.

Plus tard viendront la performance-lecture de poésie par Layli Long Soldier (18 février) et les oeuvres de Napachie Pootoogook (mère d’Annie) et de Brian Jungen. L’annonce des autres interventions est à venir.

Wood Land School Kahatènhston tsi na’tetiátere ne Iotohrkó: wa tánon Iotohrha. Drawing a Line from January to December. Traçant la ligne de janvier à décembre

À la SBC Galerie d’art contemporain, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 507, jusqu’en décembre 2017.