Nous avons tous quelque chose à cacher

Vue de l’exposition de François Lemieux, «Un soleil difficile», chez VOX
Photo: Michel Brunelle  Vue de l’exposition de François Lemieux, «Un soleil difficile», chez VOX

Après le 11-Septembre, le Patriot Act a donné bien des droits aux divers services de sécurité aux États-Unis. Y compris celui de pouvoir très facilement vérifier les dossiers médicaux, les relevés bancaires ou les fichiers d’ordinateur des citoyens. Même la liste des livres que ces individus ont empruntés à la bibliothèque est devenue potentielle matière à analyse. Et il semblerait que nous n’en ayons pas fini avec cette volonté étatique de connaître nos moindres pensées puisqu’il se peut que les douaniers américains puissent bientôt nous obliger à leur donner accès aux divers médias sociaux que nous utilisons. Serons-nous ainsi plus en sécurité ou plus soumis à l’arbitraire du jugement de ces individus ?

Pour mieux comprendre les enjeux que suppose une telle obligation à devenir transparent, il faut absolument aller voir l’installation de François Lemieux, dans laquelle vous aurez accès à une vidéo de 45 minutes ayant pour titre — tout comme son expo — Un soleil difficile. Avec la participation d’historiennes de l’architecture comme Rosemarie Bletter, d’intellectuelles et chercheuses en droit comme Mireille Buydens ou Antoinette Rouvroy, François Lemieux a réalisé un court film qui analyse la généalogie de ce désir d’une société sans secret.

De la Bible aux traces numériques que nous laissons continuellement en surfant sur Internet — traces qui permettent de créer un big data —, cette vidéo décortique les enjeux et conséquences du dogme de la transparence. Vous y apprendrez entre autres comment, avec l’utilisation de panneaux de verre, l’architecture moderne a elle aussi adhéré à cette idéologie. De cette oeuvre de Lemieux se dégage le sentiment troublant que notre architecture, ainsi que nos sociétés en général, ont intériorisé les notions de péché — même en pensée — et de confession. Et que cette obsession sociale pour la transparence risque de nous enfoncer dans une forme de paranoïa généralisée, de suspicion continuelle…

Heureusement, dans sa forme et son dispositif, cette expo ne se présente pas comme étant totalement transparente et réduite à son propos obvie (pour reprendre un terme cher à Roland Barthes). L’artiste a résisté aux évidences et a complexifié son propos. Déjà, en entrant, le visiteur foulera un tapis un peu énigmatique montrant la signature « lumineuse » d’une étoile en spectrophotométrie UV invisible. Mais il a ajouté ici et là d’autres éléments plus étranges que je vous laisse découvrir…

Ján Mančuška et son double

Artiste slovaque mort prématurément à 39 ans en 2011, Ján Mančuška qui était représenté par la galerie Andrew Kreps à New York a eu de ses oeuvres exposées dans bien des musées et grandes institutions à travers le monde : New Museum et MoMA à NY, Tate Modern à Londres, Biennale de Venise… L’expo présentée ces jours-ci chez VOX forme une rétrospective de son travail, une oeuvre conceptuelle riche et complexe qui parfois fait penser aux structures narratives déconstruites du Nouveau roman, oeuvre qui mérite totalement que VOX la mette de l’avant.

Photo: Michelle Brunelle Ján Man?uška, «The Other (I Asked My Wife to Blacken All the Parts of My Body Which I Cannot See)», détail, 2007

Comme le dit le titre de cette expo, Moi, le double et l’autre, Mančuška était fasciné par la figure du double, mais aussi par la notion d’étrangeté. Non pas celle que l’on prête à l’autre, mais celle qui nous habite. Des exemples. Dans Double (2009), l’artiste met en scène un récit doublé, un peu dans l’esprit de ce que l’on fait au cinéma, d’un homme qui a vécu lui-même un dédoublement surprenant. Ce personnage praguois, en voyage à Bratislava, cet homme un peu saoul, croit reconnaître sa maison et sa porte d’entrée dans cette ville pourtant bien différente… Il arrive même à utiliser sa clé et à entrer dans cette demeure jumelle ! Comment une telle chose est-elle possible ? Un architecte en quête d’uniformité — ou paresseux — a-t-il créé le même bâtiment dans deux villes distinctes ? La logique permet-elle de mettre de l’ordre dans cette inquiétante étrangeté ? L’oeuvre, qui parle certainement des liens entre Tchèques et Slovaques par le truchement d’une identité double, a certainement son écho au Québec et au Canada…

La création de Mančuška est remplie de ces moments de mystère qui proposent une réflexion sur la notion d’identité, en particulier sur la perte de celle-ci. Vous en profiterez aussi pour voir l’installation vidéo Lost Memory, qui met en scène une humanité qui semble avoir perdu la mémoire. Une oeuvre très contemporaine.

Un soleil difficile

De François Lemieux. Aussi: «Moi, le double et l’autre» de Ján Mancuska. Commissaire: Vít Havránek. Au Centre de l’image contemporain VOX, jusqu’au 18 mars.