Dessins débridés

Installation: Jess Johnson, 2017. Vidéo centrale: Jess Johnson et Simon Ward, Mnemonic Pulse, 2014.
Photo: Paul Litherland Installation: Jess Johnson, 2017. Vidéo centrale: Jess Johnson et Simon Ward, Mnemonic Pulse, 2014.

Quand la revue HB a vu le jour en 2013, c’était pour offrir une plateforme inédite aux pratiques variées et foisonnantes du dessin actuel. Le format se voulait une vitrine exceptionnelle pour une pléthore d’oeuvres parfois sans tribune. Après quatre parutions, la publication qui va toujours bon train incarne son 6e numéro, Hors page, le temps d’une exposition au centre Clark.

La sélection regroupe des oeuvres particulièrement rétives aux limites spatio-temporelles du papier, duquel le dessin ne saurait se contenter. L’ordinateur a ouvert d’autres frontières à la discipline, favorisant ainsi des créations numériques intégrant les images de synthèse, la modélisation et l’animation 3D. Les écrans et les projections dominent donc dans cette exposition où le dessin, en plus de se mettre en mouvement, se fait sonore, immersif ou interactif.

Augmentée par ces autres dimensions, la pratique du dessin présentée par HB sort des conventions de son support papier et provoque une rencontre inhabituellement concentrée de travaux multimédias. Au lieu d’être physiquement isolées, les oeuvres cohabitent audacieusement dans l’espace, se prêtant sans ambages aux contaminations sonores et visuelles. Cette stratégie de mise en exposition souligne la porosité du dessin aux autres disciplines du domaine de l’image tout en affirmant la dimension collaborative du commissariat, ici assuré par neuf personnes.

Posthumain

L’exposition se distingue aussi en rassemblant les oeuvres d’artistes de générations et de provenances (Los Angeles, Chicago, Glasgow, Montréal, New York, Vancouver) confondues, qu’elle met efficacement en dialogue. L’installation vidéo de Jess Johnson et de Simon Ward trône dans la grande salle, propageant les motifs géométriques de son animation jusqu’au sol. Sophistiqué, le film en boucle nous fait évoluer dans un environnement futuriste où le bâti rappelle des temples d’inspiration orientale et, avec eux, les traditions cryptées de rites et de croyances inventées. Une recherche de transcendance semble persister dans ce monde aux accents posthumains que l’oeuvre n’est pas la seule à évoquer dans l’expo.

L’idée du prolongement de la vie par le souvenir ou le soutien d’une prothèse technologique fait son chemin dans l’oeuvre de Dennis Debbie Club. Les fragments d’un récit surréaliste s’additionnent par hiatus autour du décès d’une grand-mère. L’oeuvre sur ordinateur de Jenny Lin veut quant à elle raconter les suites d’un accident, mais tombe à plat avec son interactivité sommaire. Les allusions au jeu vidéo affleurent dans ces oeuvres, mais se font plus évidentes dans l’animation d’Amy Lockhart, dont les préférences visuelles et sonores vont pour les ancêtres du genre qu’elle s’efforce de parodier. Savoir que plusieurs industries du jeu vidéo se trouvent dans le secteur immédiat du centre d’artistes ajoute à la perspective critique qui sous-tend l’oeuvre.

Photo: Paul Litherland Amy Lockhart, Landscapes, 2012. À droite: Lilli Carré, Jill, 2016.

Elle le fait avec humour, comme la vidéo Jill de Lilli Carré, la plus drolatique. En rupture totale avec la facture du jeu vidéo, lisse et aseptisée, une grossière image de synthèse fait voir un personnage féminin qui, malgré son attitude de soumission, faillit aux ordres donnés par une voix hors champ, sans doute sa créatrice.

Pour Barry Doupé, l’animation par ordinateur cultive plutôt des affinités avec la peinture. Des taches colorées biomorphiques se fondent dans un rythme effréné, laissant parfois deviner les traits d’un visage. C’est sur l’image de soi que joue, entre autres, Sophie Latouche, à travers des GIF. Leur ton truculent rejoint bien l’installation d’Adrian Norvid. Norvid dessine à la gouache vinylique sur des assemblages de papier faisant apparaître des objets variés et une bécosse décatie, surface d’inscriptions obscènes. Une esthétique brute de la rue se dégage de cet ensemble décapant dans lequel les commissaires ont inséré la vidéo Scrach de Pierre Hébert, digne héritier de Norman McLaren.

Sur le mur du corridor, l’hologramme de synthèse de Jacques Desbiens, représentant un livre ouvert, se fait presque oublier, formulant ainsi un astucieux clin d’oeil au format premier de HB. Cette publication a été créée par un collectif issu de centres d’artistes (Artprim, Articule, Axenéo7, Clark, galerie Saw) et de la galerie Joyce Yahouda. En clôture, le 18 février, HB lancera son 5e numéro papier, lequel sera pourvu seulement d’images, laissant la réflexion sur le dessin aux bons soins de la table ronde prévue à cette occasion. Au préalable, deux oeuvres de réalité virtuelle seront proposées en expérience, grâce à un partenariat avec le voisin Ubisoft.

HB no 6/Hors page

Au centre Clark, jusqu’au 18 février.