Emblématique Chagall

Avec près de 350 œuvres et un volumineux corpus documentaire, cette nouvelle expososition du MBAM a du poids.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Avec près de 350 œuvres et un volumineux corpus documentaire, cette nouvelle expososition du MBAM a du poids.

Depuis le temps que le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) s’est donné une mission musicale, les projets mariant visuel et son ne cessent de se multiplier, rue Sherbrooke. Il y a eu, parmi d’autres, Warhol Live (2008), We Want Miles (2010), Splendore a Venezia (2014), ainsi que l’audioguide exclusivement musical pour la rétrospective Van Dongen (2009) et, bien sûr, les concerts de la salle Bourgie, intégrée au pavillon d’art canadien.

On pourrait croire que la nouvelle grande exposition consacrée à Marc Chagall (1887-1985) n’est qu’une nouvelle brique à cet édifice. Or, Chagall : couleur et musique est bien plus que ça. C’est la célébration d’un mélange disciplinaire encore plus vaste, celui auquel aspire le musée dirigé par Nathalie Bondil. Le MBAM a trouvé en Chagall la figure emblématique pour porter sa vocation encyclopédique.

Le Chagall peintre n’a plus besoin de présentation — et il aurait été fastidieux que cette expo soit une pure rétrospective picturale. Faire du thème de la musique un élément central de l’oeuvre de l’artiste mort presque centenaire ne déterre rien. Celui que le poète Louis Aragon désignait par « l’homme-violoncelle » a fait de l’objet musical, du violon notamment, un motif récurrent.

Ce qui est moins connu, ou oublié, c’est que ce « mélomane averti » — appellation utilisée devant la presse montréalaise par Mikhaïl Rudy, pianiste responsable de la direction musicale de l’expo — a souvent travaillé dans le giron du monde la musique (et de la danse).

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Chagall: couleur et musique, c’est aussi la célébration d’un mélange disciplinaire auquel aspire le musée dirigé par Nathalie Bondil.
 

Entre 1942 et 1967, il a conçu les décors de scène et les costumes pour trois ballets et un opéra, mais aussi peint les décors pour des théâtres, dont le plus célèbre est le plafond de l’Opéra de Paris. Et que le MBAM a fait voyager en large et en détail, grâce à une captation Google.

Le chemin de la peinture à la musique passe donc par de multiples arrêts : ballet, architecture, design textile, mais aussi sculpture, céramique, vitrail, voire littérature — une édition des Fables de la Fontaine a été illustrée par Chagall.

Le risque de la polyphonie

Grande, l’expo ? Avec près de 350 oeuvres et un volumineux corpus documentaire, Chagall : couleur et musique a du poids. Lancé en France, le projet a pris de l’ampleur de ce côté de l’Atlantique avec l’octroi exclusif de prêts de la part de prestigieux musées.

Il y a donc beaucoup à voir. Et à entendre — plus qu’à écouter : les musiques enregistrées traversent les salles presque inlassablement. Rares sont celles où le silence prime.

Parfois, ça frôle la cacophonie. Dans la pièce consacrée au ballet L’oiseau de feu, les notes de Stravinski se perdent sous les airs d’opéra qui traversent les murs. Seul le visiteur qui en sera à son second parcours saura que c’est la salle consacrée à l’Opéra de Paris qui l’attend plus loin.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

La polyphonie est aussi perceptible sur les murs. L’artiste franco-russe n’a tissé de liens solides avec aucun courant. On peut naviguer dans une même salle du cubisme au surréalisme, du fauvisme au naturalisme. Autoportrait aux sept doigts (1912-1913), une des exclusivités du MBAM (et du Los Angeles County Museum of Arts, qui accueillera l’expo cet été), matérialise cet éclectisme à lui seul.

La musique chez Chagall, selon l’approche de la commissaire invitée Ambre Gauthier, prend de multiples résonances. Souvent littérales, comme dans le personnage du violoniste, à la fois symbole du Juif nomade et de la liberté d’expression. Directes, par la présence régulière du travail de Chagall pour la scène. Ou alors poétiques, à travers le programme chromatique d’une peinture ici à dominance rouge, là bleue, ou encore jaune.

« Le but, disait Ambre Gauthier en conférence de presse, c’est de renouveler cette appellation de musique. Avec Chagall, il s’agit d’une musique de couleurs, de matériaux, une musique de l’intérieur aussi. »

Le ballet rythme

Dans cette expérience synesthésique où le vocabulaire musical sert à décrire la peinture (rythme, mouvement, tonalité…), les salles se suivent et ne se ressemblent que dans leur éclatement.

Il y a une certaine progression dans le parcours proposé, entre le projet pour le Théâtre d’art juif de Moscou qui l’ouvre (espace marqué par l’absence du corpus de grandes peintures retenu par le gouvernement russe) et les esquisses pour le décor du Lincoln Center de New York qui le ferment.

À la salle teintée de politique — Chagall, comme Kandinsky, Malevitch, Rodtchenko et autres, a bénéficié des premières années post-révolution de 1917 —, suivront des regards sur la réalité juive, sur le travail de la matière, sur l’expérience de l’exil.

Mais ce sont les projets pour la scène qui rythment et donnent à l’expo sa véritable raison d’être. Les costumes de Chagall, certains restaurés pour l’occasion, sont les pièces vedettes. Ils prennent non seulement vie, présentés sur des mannequins, mais ils en imposent, placés sur des estrades centrales aux salles.

La section consacrée à L’oiseau de feu, malgré la cacophonie, est une des meilleures, notamment parce qu’on y présente aussi la source d’inspiration, une série de poupées Katsina (des statuettes en bois tirées de cultures autochtones du Nouveau-Mexique).

Certes, la peinture et les personnages courbés et aériens de Chagall ne sont pas en reste. L’expo semble néanmoins décortiquer un travail, davantage que célébrer un chef-d’oeuvre, à force de présenter les croquis et les airs ambiants qui l’ont alimenté.

Chagall: couleur et musique

Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 11 juin.