Les grandes vérités d’une peinture

Énigmatiques, voire ludiques, les «Headlines» ne sont pas de simples jeux de mots cachés.
Photo: karen elaine spencer / Montage Olivier Zuida Énigmatiques, voire ludiques, les «Headlines» ne sont pas de simples jeux de mots cachés.

Après l’info-spectacle, l’info-art ? Et pourquoi pas ? Surtout si cette manière de rendre compte du monde impose ses temps d’arrêt. L’info-art, tel que le pratique la Montréalaise karen elaine spencer, se situe dans le coin opposé de l’info-spectacle. Rien en surface, tout en profondeur, rien de littéral, tout du détournement. Pour saisir l’essentiel de la nouvelle, il faut un maximum d’effort.

Artiste de la performance et de l’écriture, partageant son temps entre le travail en atelier et des présences dans l’espace public, karen elaine spencer observe et commente les inégalités sociales depuis les années 1990. Sous l’emprise de la répétition ou de la flânerie, elle prône une sorte de résistance à ce qui est tenu pour acquis. Écrire son nom en minuscules, comme elle le suggère, correspond à cette attitude contestataire et subtile vis-à-vis des hiérarchies.

Pour sa deuxième exposition dans la jeune galerie Ellephant, en affaires depuis à peine plus d’un an, elle propose un corpus de peintures à l’acrylique, toutes réalisées en 2014, à une exception près. C’est l’univers de l’information, et en particulier celui de la presse écrite, qui l’a inspirée. La série Headlines, ou « manchettes », reprend, d’une toile à l’autre, différents titres de quotidiens, du New York Times au Guardian, en passant par Le Devoir.

Photo: Guy L'Heureux karen elaine spencer, «le devoir 8 janvier 2015, ils étaient charlie», 2015

Les tableaux, qui se présentent comme des abstractions géométriques, sont similaires à plusieurs égards : la densité de la surface, la répétition de motifs plus ou moins reconnaissables, l’alternance de pleins et de vides, l’économie de couleurs (essentiellement les trois primaires)… Derrière cette apparence de type design des années 1970, ou même de style Bauhaus, il y a beaucoup plus à lire.

karen elaine spencer écrit en peignant — ou peint en écrivant. Tout ce qu’elle laisse sur sa toile de lin, ce sont les titres de journaux. Sauf que son écriture est complexe : ce sont les espaces laissés vides (sans acrylique) qui forment les mots. Il faut faire abstraction de la peinture (de la surface peinte) et s’attarder au reste pour déchiffrer la nouvelle, une lettre à la fois.

Énigmatiques, voire ludiques, les Headlines ne sont pas de simples jeux de mots cachés. En imposant un temps de lecture lent et ardu, spencer donne tout son sens à l’information rapportée. Grâce à elle, on prend véritablement acte de la réalité. On ne lit plus « Ils étaient Charlie » (Le Devoir, 8 janvier 2015), mais «i l s é t a i e n t c h a r l i e ».

Le monde de l’information, et de la désinformation, vit des moments cruciaux. Les outils numériques, la rapidité de la transmission des faits, et des non-faits, ainsi que l’abondance des communications marginalisent de plus en plus les nouvelles imprimées sur papier.

Photo: Guy L'Heureux karen elaine spencer, «le devoir 17 septembre 2014, couillard en a assez», 2014.

Plus rares, dans les kiosques comme entre les mains des lecteurs, les journaux traditionnels trouveront peut-être leur salut dans la qualité de leur contenu. Un contenu, comme le signale karen elaine spencer, qui se mérite. La personne qui fait l’acquisition d’une de ses toiles part aussi avec le quotidien qui lui correspond, offert dans une belle et grande boîte.

Un brin nostalgique, spencer, sans doute, comme tous ces artistes qui valorisent le papier journal — tel que Myriam Dion, pour ne nommer que celle qui s’est aussi déjà attaquée à des pages du Devoir. Mais karen elaine spencer, comme Dion et d’autres, accorde autant sinon plus d’importance au temps présent. Son intérêt pour l’actualité y est sûrement pour quelque chose. Chez elle, l’actualité ne se résume pas à la nouvelle du jour, encore moins à un clip, à un clic, mais bien à un moment de longue durée.

Étirer le présent, ne rien précipiter, c’est un peu ce à quoi elle nous convie. La profondeur du message, d’un message, demeure illisible si on ne fait que le survoler. Une chose abstraite qui, au mieux, a belle apparence, décore, meuble les silences. Cette peinture recèle néanmoins des vérités un peu plus sombres.

Du nouveau dans le marché de l’art

Ellephant est une des plus jeunes galeries montréalaises, inaugurée à l’automne 2015, une des plus petites aussi, voire la plus petite avec sa seule salle d’exposition. Même pas de bureau pour sa directrice, l’ancienne critique Christine Redfern (Mirror, The Gazette). Située discrètement au pied d’un nouvel édifice du centre-ville, derrière la SAT, Ellephant cultive très bien sa singularité. Redfern est par ailleurs propriétaire de son espace, chose rare dans le milieu. Parmi les artistes qu’elle représente : Jean-Pierre Gauthier, le duo Béchard et Hudon et Philomène Longpré, tous oeuvrant dans les arts médiatiques.

Headlines

De karen elaine spencer, galerie Ellephant, 1201, rue Saint-Dominique, jusqu’au 18 février.



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