Du violon de Chagall à sa palette

C’est avec un violon, fidèle compagnon, que la peinture de Marc Chagall a posé ses premières couleurs au MBAM.
Photo: Louise-Maude Rioux Soucy C’est avec un violon, fidèle compagnon, que la peinture de Marc Chagall a posé ses premières couleurs au MBAM.

Le violoniste est une figure symbolique récurrente dans l’oeuvre de Marc Chagall. Tantôt en retrait, tantôt à l’avant-plan, posé ou virevoltant, il est aussi un sésame précieux pour entrer dans la psyché de ce monument de la peinture du XXe siècle. Mardi, c’est sous les traits monumentaux du Violoniste vert qu’il se dévoilait au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) en prévision de la grande exposition qui lui sera consacrée dès le 28 janvier.

La présence dans la métropole de ce joyau, prêté par le Solomon R. Guggenheim Museum de New York, est d’autant plus intéressante qu’elle en dit beaucoup sur un peintre qui, sa vie durant, aura refusé les étiquettes comme les analyses savantes. « Chagall a somme toute peu parlé de ses oeuvres, sinon pour déconstruire ce qu’on pouvait y voir ou en dire », confirme Ambre Gauthier, commissaire invitée de l’exposition Chagall : couleur et musique.

 
Photo: New York, Solomon R. Guggenheim Museum Marc Chagall, «Le violoniste vert», 1923-1924, huile sur toile.

Or cette toile « est particulièrement importante parce qu’elle présente une figure archétypale, celle du violoniste klezmer, qui est aussi une façon pour le peintre de se représenter lui-même. Il y a tout un jeu de mutation, du violon, qui devient ici la palette de l’artiste », poursuit la spécialiste française, qui a travaillé sur deux expositions majeures de Chagall, l’une à Paris, l’autre à Roubaix, avant de traverser l’Atlantique à l’invitation de la directrice du MBAM, Nathalie Bondil.

Sur cette toile, un violoniste, visage vert et manteau mauve, occupe presque tout l’espace. Au-dessus, un petit homme flotte, autre figure récurrente chez Chagall, associée celle-là au juif errant, explique la conservatrice au MBAM, Anne Grace. Né en Biélorussie puis naturalisé Français, « Chagall a connu les pogroms, les périls du peuple juif. C’est une façon pour lui de rappeler ses racines ».

Le tableau, daté de 1923-1924, porte non seulement la gravité de la mémoire, mais aussi le fantasme d’une totale liberté. « C’est un tableau qui est à la fois ancré dans la tradition, avec ce violoniste klezmer incarnant ses racines, et dans la modernité, avec son vocabulaire cubiste et fauviste qui s’exprime notamment dans ce manteau à la couleur riche, aux formes affirmées », explique Ambre Gauthier.

Quant à savoir pourquoi Chagall a choisi de peindre le visage du violoniste en vert, impossible de vraiment trancher. « Le vert, c’est la couleur de l’espérance, de l’espoir, mais c’est moins le vert qui est important ici que la couleur franche, son primitivisme », explique Mme Gauthier. Tout au plus Chagall aura-t-il reconnu peindre des visages de couleurs « pour exprimer une liberté qu’il aurait voulu pouvoir transposer dans la réalité ».

Il existe trois déclinaisons de ce Violoniste vert, que Chagall a recréé de mémoire dans son atelier, sur cinq ans. Quant à savoir si l’une ou l’autre de ces déclinaisons pourra être vue à Montréal, il y a un pas… que le musée ne franchit pas. Du moins pour l’instant.

Tout au plus s’avance-t-on pour dire que Chagall : couleur et musique vise « grand ». Riche de 340 oeuvres, l’exposition entend renouveler le regard que l’on porte habituellement sur le travail de Chagall par une « expérience au centre de laquelle la musique, qui traverse tout le travail de l’artiste, jouera le rôle de fil conducteur », résume Mme Gauthier.


Le violon, ce compagnon d’infortune

Dans la culture qui a vu grandir Chagall, le violoniste est aussi connu sous le nom de « klezmer », terme yiddish signifiant « instrument de chanson ». Itinérants aux conditions de vie souvent précaires, les musiciens klezmers ont participé aux mouvements migratoires des Juifs d’Europe. Leur violon sous le bras — fragile bagage facile à emporter —, ils s’en servaient comme passeur et témoin, modulation et glissando aidant. « Chez les musiciens itinérants qui jouaient pour les cérémonies hassidiques, cet instrument expressif, tantôt rieur tantôt plaintif, occupait la place centrale, plus que la clarinette ou la grosse caisse… Il permettait une ascension sociale et des débouchés professionnels pour échapper au shtetl [quartier juif]. Attribut de l’exil, le violon, facilement transportable, accompagnait le peuple juif dans ses errances », rappelle Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du MBAM.