L’année où Kjartansson a mis à terre Montréal

«The Visitors», Ragnar Kjartansson, 2012, arrêt sur image. Succès critique et populaire pour ce solo aussi «cool» qu’émouvant consacré à l’artiste islandais par le MAC en début d’année.
Photo: Elisabet Davids Source MAC «The Visitors», Ragnar Kjartansson, 2012, arrêt sur image. Succès critique et populaire pour ce solo aussi «cool» qu’émouvant consacré à l’artiste islandais par le MAC en début d’année.

Que retenir de 2016 en arts visuels au Québec ? Assurément un retour dans le temps avec une poignée d’hommages posthumes et des trésors d’archives remis en lumière. Plus prosaïquement, de grands chantiers muséaux menés à terme, et surtout des solos solides devant lesquels la Biennale de Montréal n’aura vraiment pas fait le poids. Survol en cinq temps.

1. Des rétrospectives posthumes. Il n’est jamais trop tard pour rendre hommage à un artiste, même après son décès. En 2016, plusieurs initiatives ont prouvé que la rétrospective posthume avait sa place. Ce fut le cas des expos autour de Mathieu Lefèvre (1981-2011), au centre Clark, d’Edmund Alleyn (1931-2004), au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), et d’Elisabeth Viger Le Brun (1755-1842), au Musée des beaux-arts du Canada.

Mais on se rappellera surtout 2016 pour avoir été l’année du retour dans l’actualité de Pierre Ayot (1943-1995). Avec raison, vu le nombre de diffuseurs réunis (cinq) et la réapparition de sa réplique (penchée) de la croix du mont Royal. Trop souvent objet de consensus, l’art public a repris alors son rôle subversif. Aidé par la colère du maire Denis Coderre, vrai, et 40 ans après Corridart, l’emblématique expo censurée.

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La réapparition de la réplique (penchée) de la croix du mont Royal de Pierre Ayot aura fait couler beaucoup d’encre.

2. Musées à neuf. Les douze derniers mois ont beaucoup été consacrés au renouveau des musées. On nous les a annoncés, on les a inaugurés en grand et on en parle encore (la preuve, ici). Quoi ça ? Les nouveaux pavillons du Musée national des beaux-arts du Québec et du Musée des beaux-arts de Montréal, ouverts à cinq mois d’intervalle. Plus grands, plus imposants… et plus que jamais incontournables ?

Liés au mécénat, tenus de baptiser leurs maisons en leur honneur (Lassonde à Québec, Hornstein et de la Chenelière à Montréal), les deux plus grands musées du Québec se portent bien. Pendant ce temps, les plus petits crient famine, accusent l’État de leur couper les vivres pour mieux nourrir les autres. En 2017, ce sera au tour du musée Pointe-à-Callière de proposer un nouveau site : le fort de Ville-Marie – pavillon Québecor.

3. Retours rassembleurs. Les archives sont devenues ces derniers temps un moteur à expositions. L’année qui s’achève en aura été parsemée, notamment grâce aux riches fonds d’Artexte et de sa petite salle de diffusion. Le centre situé au 2-22, qui célébrait en 2016 ses 35 ans, aura proposé des regards soignés autant sur ses propres archives que sur les magazines photographiques.

Autre résident du 2-22, Vox a ouvert et conclu son année par deux notes instructives sur les années 1980. Il a d’abord proposé un retour sur ses origines militantes (l’expo Vox populi), puis replongé dans Aurora borealis, manifestation phare sur l’installation comme oeuvre d’art. La Fondation Molinari, elle, s’est démarquée en ressuscitant la galerie L’Actuelle (1955-1957), cible d’une expo mariant peintures et documents. De beaux cas de collectivités au service de l’art.

4. Les meilleurs solos. Parce qu’il faut bien donner des premiers prix, voici les meilleures expositions individuelles.

Au musée : Ragnar Kjartansson, au MAC, un coup fort en musique, en images, en mise en espaces, en boucles sans fin. Succès critique et populaire (85 000 visiteurs), véritable aimant qui a littéralement couché les gens au sol. Cool aussi bien qu’émouvant.

En galerie privée : Jessica Eaton. Transmutations, chez Antoine Ertaskiran. Révélée par la Triennale québécoise 2011, Eaton s’affirme comme une digne représentante de l’art actuel, mêlant références picturales et photographie analogique. Ses oeuvres cinétiques sont un véritable piège visuel dans lequel il est bon de tomber.

 
Photo: Source Galerie Antoine Ertaskiran «Transition H50» (détail), Jessica Eaton, 2016. Le meilleur solo en galerie privée cette année.

En centre d’artistes : Yoanis Menge. Hakapik, à Occurrence. La chasse au phoque a trouvé en Menge un admirable porte-étendard. La photographie sociale peut, elle, se rassurer : avec le Madelinot, il y a, à coup sûr, une nouvelle génération d’artistes qui n’a pas froid aux yeux et ne craint pas de se lancer dans la mêlée.

Chez le diffuseur public : [dis]Junction, d’Andréanne Abbondanza-Bergeron, Maison de la culture Frontenac. Auteure d’installations in situ et immersives, l’artiste a donné ici l’impression d’avoir défoncé le plafond. La manière était simple : reproduire une grille et la disperser dans la salle, à la verticale notamment. La surprise de l’année.

5. Et la Biennale dans tout ça ? À quoi bon la Biennale de Montréal ? Après deux éditions entre de nouvelles mains, la manifestation a gagné en prestige — pour autant que la collaboration avec un musée puisse signifier cela. Mais pour la pertinence… Se rappeler que le MAC a supprimé sa Triennale québécoise pour accueillir ce morne panorama d’art international fait penser que le Québec en est sorti perdant.

À l’échelle de la planète, c’est une biennale parmi d’autres. Rien qui la distingue, rien qui en fasse un événement mémorable. À Montréal, tous les deux automnes, se tient déjà le Mois de la photo, qui fait aussi dans l’éclectisme et la dispersion géographique. À Québec, la Manif misera sur une identité hivernale (à vérifier, en février). Il est peut-être temps d’enterrer pour de bon la Biennale de Montréal et de laisser l’avant-scène à de plus modestes initiatives.