Sur la route de l'artiste Karen Tam

Issues d’un travail critique et conceptuel, les œuvres de Karen Tam sont aussi de véritables pièces d’artisanat.
Photo: Lucien Lisabelle Karen Tam Issues d’un travail critique et conceptuel, les œuvres de Karen Tam sont aussi de véritables pièces d’artisanat.

Artiste de chinoiseries et d’apparences trompeuses, Karen Tam se consacre exclusivement, depuis ses premières expositions il y a plus de dix ans, à reproduire sous forme d’installations les clichés culturels les plus tenaces. Pour les combattre et les critiquer, cela va de soi. Mais aussi, étonnamment, pour les célébrer.

Son plus récent projet, Terra dos chinês curio shop, est probablement la plus nette expression de cette audacieuse ambiguïté. Dans cette boutique au nom peut-être pas si improbable, où portugais et anglais se côtoient, les questions identitaires sont secondaires. L’artiste appelle à voir ici le métissage culturel comme un fait non seulement inévitable, mais enrichissant.

Photo: Galerie Hugues Charbonneau Karen Tam, «From Yiwu to You (Wall 1)», 2016

Présentée sous différentes versions depuis 2012, Terra dos chinês curio shop est la pièce centrale de l’exposition Sheen-wah-zree du Musée d’art contemporain des Laurentides (MACL), à Saint-Jérôme. Oui, oui, vous aviez bien lu, ou entendu : Sheen-wah-zree, comme dans « chinoiseries ». Humour et fantaisie ont toujours fait partie de la signature Tam.

Chez Karen Tam, le resto chinois, le fumoir d’opium, le salon karaoké et la boutique de souvenirs sont matière à critique. Elle pose sans cesse la question au sujet de cette Chine résumée en saveurs et en odeurs. L’authenticité de cet exotisme si friand en Occident, qui pourrait s’appliquer à tous les tacos et falafels de l’Amérique du Nord, trouve un écho dans la véracité de ses installations. Malgré son apparence, Terra dos chinês curio shop n’est pas une vraie boutique.

Il y a cependant plus que la seule mise en place d’un trompe-l’oeil. Oui, il y a leurre, mais c’est un leurre assumé. Le cartel dit d’ailleurs qu’il s’agit d’une « installation incluant plusieurs oeuvres de l’artiste ». On ne précise nulle part l’origine des autres objets, ni qui a fait quoi entre les lanternes, armes, vases, bouddhas exposés.

Dans le fond, la distinction entre la vraie marchandise et la vraie oeuvre d’art, ou entre la fausse oeuvre et la fausse marchandise, est sans intérêt. L’important est de constater que l’art (de Karen Tam et des autres) est aujourd’hui le résultat d’un incessant mélange d’idées, de continuels échanges et migrations. Sans le contact entre l’Orient et l’Occident, les chinoiseries n’existeraient pas.

Aussi importante soit-elle, Terra dos chinês curio shop n’est pas si centrale finalement dans l’exposition du MACL. La salle que le musée consacre à Tam est très déséquilibrée, entre le coin fortement dense de la fausse boutique et le reste presque vide.

On y retrouve quand même un présentoir et ses sculptures en papier mâché (Sleeping Figures nos 1-6), un piano et sa musique enregistrée (Sheen-wah-zree Songbook), un dessin en mosaïque presque caché (From Yiwu to You – Wall 1), ainsi qu’un espace voué à la médiation. Celui-ci doit être vu comme partie intégrante du projet artistique. Karen Tam offre d’ailleurs des ateliers pour la fabrication d’autres chinoiseries et même des leçons de piano individuelles, question finalement de perpétuer traditions et métissages.

Autres chinoiseries

Sheen-wah-zree est le deuxième volet d’une trilogie d’expositions qui mèneront Karen Tam à être présente partout sur le territoire québécois. Le premier volet a cours encore pour une semaine à Montréal, à la galerie Hugues Charbonneau, située au Belgo. Le troisième prendra place en 2017 au centre Expression de Saint-Hyacinthe, puis éventuellement au Musée régional de Rimouski.

La célébration des métissages sera sans doute au coeur de ce long projet, si l’on se fie à la teneur de l’expo à la galerie montréalaise. Des métissages nés des routes commerciales depuis Marco Polo ont particulièrement inspiré à Tam l’expo Silk Road : Storm-Detectors, Blood-Sweating Horses, and Constellations.

Des piñatas, dont une éventrée le jour du vernissage, occupent le coeur de la salle. Piñatas pas si mexicaines : en forme de chameau ou d’un cheval en train de courir, elles sont les dignes représentations de la dynastie Tang, en place vers l’an 700). Pour l’artiste, voilà un objet qui a voyagé avec les siècles.

Issues d’un travail critique et conceptuel, les oeuvres de Karen Tam sont aussi de véritables pièces d’artisanat, confectionnées avec soin et en regard de techniques parfois millénaires qu’elle n’hésite pas à s’approprier. Ses piñatas, comme les figurines en savon intégrées dans Terra dos chinês curio shop ou encore comme ses dessins exécutés selon le procédé du cyanotype et présents autant à Montréal qu’à Saint-Jérôme, sont le résultat d’un malin plaisir à bien faire les choses.

Sheen-wah-zree

De Karen Tam, Musée d’art contemporain des Laurentides, 101, place du Curé-Labelle, Saint-Jérôme, jusqu’au 12 février. Aussi: «Silk Road: Storm-Detectors, Blood-Sweating Horses, and Constellations», de Karen Tam, galerie Hugues Charbonneau, 372, Sainte-Catherine O., jusqu’au 22 décembre.