Françoise Sullivan, tout feu, toute flamme

«Quand j’étais enfant, je me demandais souvent si je préférais le bleu ou le rouge, et je répondais toujours le bleu. C’est étonnant. Maintenant, c’est clair que je préfère le rouge», rappelle Françoise Sullivan.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Quand j’étais enfant, je me demandais souvent si je préférais le bleu ou le rouge, et je répondais toujours le bleu. C’est étonnant. Maintenant, c’est clair que je préfère le rouge», rappelle Françoise Sullivan.

En entrant dans l’atelier de Françoise Sullivan, rue Sainte-Madeleine, à Montréal, on comprend le sens du mot « vocation ». Fragile et forte au milieu des tableaux brûlants de couleur, bouche rouge, cheveux flamboyants se détachant sur la blancheur des murs et du plancher, Françoise Sullivan est à la fois l’oeuvre et l’artiste.

Pas étonnant que sa vie ait été traversée autant par la danse que par la peinture. En ce moment, le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul lui consacre une exposition qui met l’accent sur ses oeuvres des dernières années. Des rouges, entre autres, tous de 2016, des rouges, mais aussi des jaunes, et des toiles multicolores, assemblages cartésiens de carreaux tracés à main levée.

« Quand j’étais enfant, je me demandais souvent si je préférais le bleu ou le rouge, et je répondais toujours : le bleu. C’est étonnant. Maintenant, c’est clair que je préfère le rouge », dit-elle.

En janvier, ce sera au tour de la Galerie de l’UQAM de mettre Sullivan à l’honneur, puisant cette fois, entre autres, dans sa période conceptuelle et présentant certaines oeuvres qui n’ont jamais été vues par le public.

Dans son atelier, Françoise Sullivan pose ses pinceaux pour se prêter au jeu de l’entrevue. À 93 ans, cette signataire du manifeste Refus global a tant à dire. Elle parle de sa rencontre avec Pierre Gauvreau, dont elle nous montre quelques premiers tableaux avec émotion. À 16 ans, elle fréquente, avec lui et Fernand Leduc, Louise Renaud et Madeleine Desroches, l’École des beaux-arts de Montréal, dont ils critiquent l’académisme étouffant.

« On avait des discussions. On trouvait que les professeurs n’étaient pas intéressants, que les cours n’étaient pas intéressants. On était une classe de trente étudiants assis devant un chevalet avec une feuille de papier devant un plâtre antique romain, à dessiner au fusain durant six après-midi. On voulait quelque chose de plus vivant, de plus spontané. » Gauvreau, qui peint aussi chez lui, est remarqué par Paul-Émile Borduas, et il invite ses amis chez le professeur de l’École du meuble, qui pratique aussi la peinture.

« Il n’y avait pas de meubles, seulement un chevalet et une chaise. Il y avait des tableaux contre le mur. Borduas nous les montrait un par un, nous expliquait son approche de la peinture. Il a parlé toute la nuit. Il commençait à connaître les surréalistes », se souvient Françoise Sullivan.

Le groupe se rencontre régulièrement, chez Borduas, mais aussi chez les uns et les autres, au café La Hutte entre autres. Quelques années plus tard, Borduas invitera à ces réunions ses étudiants de l’École du meuble, dont Riopelle et Barbeau.

« On était réguliers, passionnés. Sans nous, il n’y aurait pas eu de mouvement automatiste », dit-elle.

Puis, Françoise Sullivan part pour New York, où elle suivra notamment des cours de danse auprès de Martha Graham.

« Puis, j’ai entendu dire que ça bougeait à Montréal. Il y avait ce projet de manifeste. Alors, je suis revenue », raconte-t-elle.

Le texte qu’elle publie dans le manifeste Refus global s’intitule La danse et l’espoir. « Avant tout, la danse est un réflexe, l’expression spontanée d’une émotion vivement ressentie », écrit-elle alors. Encore aujourd’hui, elle définit la danse comme « un art de l’instant ». Pourtant, elle avait déjà annoncé, à l’époque, que son principal engagement allait à la peinture.

Une période sombre

C’était en 1948. Soixante-huit ans plus tard, Sullivan maintient avec la peinture et les couleurs ce lien affectif et puissant. Aussi se souvient-elle avec désarroi de l’époque conceptuelle, au cours de laquelle elle a pourtant créé plusieurs oeuvres qui seront présentées à la Galerie de l’UQAM en janvier.

« C’est une période très sombre de ma vie parce qu’on disait que la peinture était morte. Et pour moi, la peinture a toujours été la forme la plus importante d’art visuel. On disait que la peinture était morte, que ça n’avait plus besoin d’exister. Que ça n’était plus intéressant. Pour moi, c’était dramatique. Je me disais alors : qu’est-ce qu’on peut faire qui remplace la peinture ?

Elle répond alors au mouvement par la marche.

 

« C’était à la fin des années 1960. J’espérais trouver un filon. Il fallait que ça me brusque, que ça me touche. J’ai fait quelques petites oeuvres à ce moment-là. […] Avec des mots. J’avais fait un télégramme pour une grande exposition au Musée de Winnipeg. À Concordia, où plus tard j’ai enseigné, j’ai fait une oeuvre sur la mesure de mes enfants. Un peu plus tard, on disait : on n’a plus besoin des musées. Moi, j’adore les musées. C’est là où les pensées visuelles des artistes se confrontent, où les époques se confrontent. Je me suis dit : si on ne veut pas des musées, je vais marcher. Je vais prendre une photo à chaque coin de rue sans faire de choix esthétiques. »

Elle en tire une série de photos qui sont maintenant au Musée des beaux-arts de Montréal.

Un art pluridisciplinaire

Écologiste avant l’heure, elle visitera aussi les raffineries de pétrole autour desquelles elle prendra une série de clichés. Elle intitulera finalement ces clichés, où elle pose aux côtés d’une statue d’Apollon, Rencontre avec Apollon archaïque, et on y lira la nécessité d’établir un pont entre le passé et le présent.

En entrevue, Françoise Sullivan dit qu’elle a mis du temps à assumer ses oeuvres de la période conceptuelle, dont celles qui seront présentées à l’UQAM. Aujourd’hui, elle constate avec soulagement que la peinture est encore bien vivante autour d’elle.

Des signataires de Refus global, dont la plupart sont morts aujourd’hui, elle est la seule à produire encore. Et si elle ne danse plus en public, il lui arrive encore de le faire en privé, pour elle seule.

Elle a d’ailleurs toujours défini son art comme pluridisciplinaire. « Pour moi, l’effort était à peu près le même » lorsqu’il s’agissait de danser ou de peindre, dit-elle.

Avec l’artiste Paterson Ewen, elle aura quatre garçons. L’une de ses oeuvres de la période conceptuelle représente d’ailleurs les quatre mesures de leur taille comme étant les quatre côtés d’une colonne carrée. C’est durant ses années de mariage qu’elle expérimente la sculpture, souhaitant ainsi se démarquer de l’oeuvre de son mari.

Elle travaille le métal et manie le chalumeau. Le propriétaire amateur d’art d’une usine de plastique lui prête ses locaux et elle fabrique des oeuvres de plexiglas. À l’époque, il n’y a pas d’autre femme sculpteur au Québec. Elle ne s’en préoccupe pas.

Lorsqu’on lui demande si elle est féministe, elle répond que oui, mais qu’elle n’y pense pas tout le temps. Aujourd’hui, les femmes devraient savoir qu’elles ne sont pas inférieures, dit-elle. Adolescente, au creux des années 1940, quelques années seulement après l’acquisition du droit de vote pour les femmes, elle-même le savait déjà.