Wim Delvoye, l’homme qui scrute nos travers

Wim Delvoye, Nautilus Penta, 2013. Acier inoxydable découpé au laser.
Photo: Galerie Perrotin Wim Delvoye, Nautilus Penta, 2013. Acier inoxydable découpé au laser.

Peu lui importe si vous prononcez son nom à la française (« delvoi ») et non à la flamande. Wim Delvoye ne vous en tiendra pas rigueur. Depuis le temps que ses concitoyens wallons et les voisins français se sont approprié son patronyme, il dit s’y être habitué. L’artiste, né à Warvik et établi à Gand, en Belgique néerlandophone, n’est pas à cheval sur la question linguistique. Contrairement à d’autres sujets.

« Je suis très perfectionniste », admet-il, au bout du fil, dans une langue parfois difficile à suivre, d’autant plus que le son ne voyage pas bien. « Et mon côté puriste me dit de ne pas mettre [toutes les oeuvres d’une même série] ensemble. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. Je n’aime pas montrer chaque exemple de ce que je fais sur un sujet. »

Sept ans après avoir exposé à la Galerie de l’UQAM une de ses machines à déféquer, Cloaca no 5, Wim Delvoye revient à Montréal. Avec un nombre d’oeuvres plus important, 55 pour être exact, tirées de corpus variés, toutes teintées de ce regard qu’il pose sur nos contradictions, nos torts, nos travers. À travers sa lunette sont révisés le monde de l’art, l’industrie automobile, l’agroalimentaire, la religion.

Pas de Cloaca, cette fois. « Parce que j’en ai déjà montré à Montréal », dit celui qui expose partout dans le monde depuis les années 1990, y compris en Iran — au Musée d’art contemporain de Téhéran, au début de 2016 — et qui est soutenu par la galerie Perrotin et ses antennes de Paris, New York, Séoul, Hong Kong…

Des peaux de cochon

L’exposition Wim Delvoye, que présente à compter de mercredi la fondation DHC/ART, est davantage composée d’objets que d’installations de la taille de Cloaca no 5. Celle-ci était un véritable laboratoire qui permettait d’observer, odeurs comprises, le cheminement d’aliments, de leur consommation jusqu’à leur déjection.

« On a misé sur des objets, oui. La DHC a appelé la galerie et a dit vouloir montrer beaucoup d’oeuvres. Elle veut informer. Le public de Montréal n’est pas celui de New York, n’est pas celui de Paris », explique tout bonnement l’artiste.

Perfectionniste et pointilleux, Wim Delvoye a participé à la mise en place de ses oeuvres, de loin. Grâce à la technologie 3D, il a visualisé les deux bâtiments de la fondation du Vieux-Montréal et scruté chacune des sept salles qui les composent.

« C’est comme une expo de galerie qu’on a préparée, mais très ambitieuse. On a bien joué avec l’espace, qui n’est pas facile parce que divisé par étages, avec un ascenseur », explique-t-il, heureux du travail mené avec la commissaire de la DHC, Cheryl Sim.

Un des étages sera consacré à la série autour du tatouage de cochons, qui lui a valu sa célébrité. Et sa dose de polémique. On y exposera seulement des oeuvres encadrées, donc pas de véritable animal empaillé, que des « peaux de cochon tatouées et tannées » et des dessins préparatoires.

Pour cet ensemble réalisé au tournant de l’an 2000, Delvoye avait acquis une ferme — en Chine, parce que le pays était moins regardant sur la question animale. Le troupeau qu’il y élevait n’était pas nécessairement destiné à la consommation. Ce qui ne lui a pas épargné la controverse.

Il s’est toujours défendu de maltraiter ses cochons. Ceux-ci étaient anesthésiés avant d’être tatoués et n’ont été empaillés qu’après leur mort naturelle, soutient-il. Alors que le marché de la viande porcine, lui, pratique la castration sur un troupeau éveillé, rappelle-t-il.

Controversé, toujours

Wim Delvoye était à l’honneur cet automne dans un musée luxembourgeois qui lui consacrait une rétrospective, et qui n’est pas l’expo que les Montréalais vont voir. Honoré, mais toujours susceptible de déranger. Des défenseurs de la cause animale ont profité de l’expo au Musée d’art moderne Grand-Duc Jean (MUDAM) pour dénoncer ses tatouages, alors qu’il ne pratique plus cet art depuis dix ans.

Le principal intéressé ne s’en offusque plus. Il ne se l’explique pas non plus, sinon pour constater que la cible visée par ce travail était trop restreinte. Tout le contraire des Cloaca, réalisées entre 2000 et 2009, qui ne dérangent plus aujourd’hui.

« Cloaca se moque de tout, fait-il remarquer. De l’artiste, du musée, de la science, de l’homme, de la vie. Personne n’est exclu, parce que tout le monde fait caca. Les témoins de Jéhovah aussi. C’est quelque chose de cosmopolite. »

« Les cochons, c’est un problème classique. Les gens se soucient de leur image. C’est embêtant de se faire dire qu’on maltraite les animaux », dit-il en contrepartie.

Il assure ne pas vouloir choquer. Il ne fait que réagir à son monde. Il ne porte pas une grande estime à ceux qui clament de grandes vérités, les scientifiques notamment. Lorsque ceux-ci se sont mis au clonage, avec la brebis Dolly, Delvoye a imaginé des machines qui défèquent, des cochons tatoués comme des humains.

« La biotechnologie, croit-il, sera encore plus importante qu’elle l’est déjà. C’est l’époque de l’identité génétique. Dire, comme au XXe siècle, je suis Mexicain, je suis une femme, est un peu daté. On se demande maintenant ce que c’est qu’être humain. »

Wim Delvoye

DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, 451, rue Saint-Jean, du 30 novembre au 19 mars.