La partie visible de l’iceberg

Vue de l’œuvre «Aphélie» dans l’exposition «Les glaciers» de Patrick Bernatchez
Photo: Patrick Bernatchez Vue de l’œuvre «Aphélie» dans l’exposition «Les glaciers» de Patrick Bernatchez

Après l’impressionnante exposition-bilan qu’il a eue l’an dernier au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) — expo qui a voyagé en Ontario, au Luxembourg et en Belgique entre 2014 et 2016 —, Patrick Bernatchez a entrepris un nouveau cycle d’oeuvres. Il en a développé les prémices au mois d’août dernier, lors d’une résidence de création à L’Écart, lieu d’art actuel de Rouyn-Noranda. Ce nouveau cycle, il nous le dévoile à la galerie Battat.

Intitulée Les glaciers, cette exposition nous rappellera la démarche des écrivains et artistes symbolistes de la fin du XIXe siècle qui expliquaient que, devant le mystère du monde et de la vie, il faut créer une oeuvre elle aussi cryptique. Voici une présentation qui, en effet, semblera dominée par une sorte de code dont il faut percer le secret.

Son dispositif pourra même sembler un peu opaque et très éclaté, morcelé entre diverses installations, groupe d’objets qui demanderont une participation active de la part du spectateur afin d’en comprendre la nature profonde. Un exemple : sur un mur, Bernatchez projette un film, mais en n’ayant pas fait la mise au point de l’image… Ainsi, nous ne pouvons voir que des couleurs et des formes floues qui évoquent plus qu’elles ne décrivent le monde qui nous entoure.

Il y a presque quelque chose de magique dans ce dispositif. Cette installation ne sera pas sans faire penser à la complexe exposition Uraniborg de Laurent Grasso au MAC en 2013. Mais décrivons plus les méandres de l’expo de cette oeuvre de Bernatchez. Chemin faisant, des pistes de lecture s’y dévoileront…

Au centre de la salle, une sorte d’araignée articulée, lentement animée — proche de celle réalisée en bronze par Louise Bourgeois et qui s’intitule Maman —, formée de queues de billard, entoure une table de chambre d’hôpital. Ces deux éléments évoqueront tout un monde de fragilité et bien sûr de maladie. Sur cette table est posé un livre du XIXe siècle sur lequel on peut voir la gravure d’un glacier, le « château fort de glace de la baie de Melville » à l’ouest du Groenland…

Une boule de billard repose sur cette page, non pas tellement pour en maintenir l’ouverture — cette boule apparaissant plutôt dans un état de grande précarité —, mais bien pour nous entraîner vers une autre piste de lecture. Cette boule, qui repose sur un livre ancien, évoque certainement plus un effet ricochet, comme celui de l’augmentation des gaz à effet de serre sur le réchauffement climatique qui fait fondre les grands glaciers du monde. Ainsi ces glaciers risquent donc de n’être bientôt plus que des images présentes dans des ouvrages d’une autre époque…

Dans notre siècle où les climatosceptiques, pourtant très minoritaires dans la communauté des scientifiques, risquent bientôt de venir polluer la Maison-Blanche, voilà déjà une piste de lecture intéressante. Mais il ne faudra pas faire de l’oeuvre de Bernatchez une simple illustration de questions climatiques évoquant la possible fin de l’humanité.

Certes, cet élément de l’exposition — groupe d’objets formant l’installation intitulée Les glaciers – Aimée — est entouré de plusieurs images, anamorphoses de paysages se transformant en images de crâne… La mort semble donc en effet très présente dans cette exposition. Mais, à travers ce dispositif, Bernatchez évoque peut-être aussi d’autres pistes de lecture.

Plusieurs objets font référence à d’autres thèmes ou repères. Plusieurs éléments semblent traiter de la lumière et de la noirceur, ce qui pourrait être des métaphores de la raison et de l’obscurantisme. D’autres évoquent un monde de bureaucratie, de protocoles, de méthodes de classement, de démarches scientifiques, mais aussi la question du désordre… Ici un meuble aux tiroirs à peine ouverts, mais pas assez pour que nous puissions en observer l’intérieur, semble nous inviter à en imaginer le contenu… Tous ces éléments nous parlent en fait de la place du rêve et de l’inconscient dans nos rapports continuels avec la vie. Un nouveau cycle dont il faudra suivre les développements.

Les glaciers

De Patrick Bernatchez, à la galerie Battat Contemporary jusqu’au 21 janvier.

1 commentaire
  • Raymond Aubin - Abonné 28 novembre 2016 21 h 42

    Une oeuvre cryptique

    Une œuvre cryptique : c’est ainsi que d’entrée de jeu, Nicolas Mavrikakis nous présente le nouveau corpus de Patrick Bernatchez. Dans sa critique, M. Mavrikakis utilise cinq fois le verbe « sembler », quatre fois le verbe « évoquer » et deux fois l’expression « piste de lecture ». Si une personne aussi érudite que M. Mavrikakis fait du surplace en visitant cette exposition, comment réagira le simple amateur d’art ?