Quand les résidences font les expositions

Vue sur l'exposition de Sarah Greig
Photo: Richard-Maxime Tremblay Vue sur l'exposition de Sarah Greig

Les projets in situ, sans être imposés, sont de mise à la Fonderie Darling, qui accueille en résidence des artistes pour une durée de trois ans. Cet accès aux ateliers de création dans l’ancienne fonderie se traduit par des expositions qui attestent parfois plus nettement le séjour vécu en ces lieux, comme c’est le cas, bien que très différemment, avec Julie Favreau et Sarah Greig. Pour la première, c’est l’échelle monumentale du lieu qui marque singulièrement son projet, tandis que la seconde semble avoir intégré l’ensemble du champ des activités du centre.

Déjà une habituée de l’installation à caractère théâtral, Favreau s’est mesurée au défi d’occuper la grande salle en accentuant le contraste entre l’échelle du lieu et l’intimité de son sujet, des corps silencieux explorant leur sensualité. La vidéo projetée sur une grande surface en résume la teneur, avec ses personnages s’émoustillant subtilement au gré de contacts avec des matières ou des objets, des scènes parfois tournées en plein air et auxquelles des filtres colorés octroient des airs de films érotiques sirupeux.

Bien que l’ambiguïté sur les actions et leur déroulement soit maintenue tout au long, la vidéo livre des représentations appuyées qui font davantage apprécier les autres éléments de l’installation, telles ces larges surfaces de tissu tendues qui font voir des silhouettes organiques, versions agrandies de sculptures miniatures vues ailleurs. Telle aussi cette forêt de bandelettes suspendues au détour de laquelle apparaît la photo de deux femmes partiellement cachées par un dessin sur papier dont le tracé schématique laisse songeur sur la nature de leur union. Ces composantes disent autrement les frontières poreuses de l’intimité et la délicatesse exigée pour les apprivoiser.

La mise en espace atteint une forme plus aboutie que l’autre projet de l’artiste, She Century, actuellement présenté au Musée des beaux-arts de Montréal, suivant un partenariat établi entre le musée et la Fonderie Darling. Il faut dire que, pour Délicat Pulse, Julie Favreau a compté sur l’apport de la commissaire française Marie Frampier, avec qui elle partage le désir d’intégrer dans les expositions la performance. C’est d’ailleurs celle d’Emily Wardill, du Royaume-Uni, qui aura lieu jeudi prochain à 18 h, dernière d’une série de trois qui a ponctué cette exposition infusée par les collaborations. Après cette résidence à domicile, c’est Berlin qui attend Favreau pour 2017.

Angle critique

 

Les résidences s’avèrent donc un phénomène notable dans le parcours des artistes, ce dont témoigne le projet de Sarah Greig qui l’aborde sous un angle critique. Dans un texte, elle souligne d’abord la particularité de ce qu’offre la Fonderie, « un atelier où les artistes s’engagent avec le public, un espace de travail qui est aussi un lieu d’exposition ». Pour occuper les ateliers, les artistes doivent s’ouvrir aux regards extérieurs, condition du soutien que l’organisme peut leur offrir.

Greig a donc imaginé une oeuvre évolutive reposant sur un dispositif pouvant enregistrer symboliquement les activités caractérisant le contexte de la production. À partir de cabinets trouvés sur place, elle a conçu des sténopés pour capter en images ce qui a rythmé sa vie d’artiste en ces lieux : portes ouvertes, visites d’atelier, événements-bénéfices, présentations publiques… Le vieux procédé photographique a généré des représentations sibyllines où les présences humaines ne sont que des traces fugaces, voire absentes, et le bâti, des présences fantomatiques.

C’est comme si l’artiste, tout en régulant ses actions pour autrui, avait, de la situation imposée, conservé un seuil minimal de visibilité. Dans une voie ouverte par Marcel Duchamp que, plus tard, les artistes de la critique institutionnelle ont développée, Sarah Greig a fait du contexte son oeuvre, avec cette particularité que l’objet de la monstration s’efface paradoxalement, se dérobant ainsi habilement au regard.


Genius loci

Geneviève Cadieux et Kiki Smith. À la galerie René Blouin, jusqu’au 26 novembre.

C’est l’exposition rêvée d’un duo d’artistes accomplies, deux amis de longue date à nouveau réunies chez René Blouin. Le point nodal ? Le voyage que Geneviève Cadieux et Kiki Smith ont fait à Ghost Ranch, au Nouveau-Mexique, un site grandiose chéri par la peintre américaine Georgia O’Keeffe (1887-1986) à qui un hommage discret est ainsi rendu. Que deux images proviennent directement du lieu de retraite notoire, mais toutes les oeuvres réunies, réalisées entre 2012 et 2016, en sont évocatrices grâce aux échos formels et symboliques favorisés par l’accrochage. Les photos de Cadieux et les tapisseries jacquard de Smith, auxquelles s’ajoutent deux sculptures, élisent en effet le paysage pour sujet. Parmi les oeuvres, les entrailles de la terre comme son horizon y sont embrassés, mais pas avec la même ardeur que pour l’eau, le ciel et ses astres. Reflets, scintillements et surfaces moirées parcourent d’ailleurs les productions sophistiquées des artistes pour qui le lieu semble avoir provoqué une expérience mystique inoubliable.

Cette histoire n'est pas celle seulement des deux amies et de leur prédécesseure, mais aussi celle de quatre artistes femmes de la génération montante. Dans la petite salle, les oeuvres, en format plus modeste, d'Angela Conant, de Beka Goedde, de Rachel Ostrow et d'Emma Thomas complètent l'exposition avec des propositions formelles abstraites. De New York, elles ont été choisies par les deux artistes, mais c'est avec Kiki Smith qu'elles ont un jour travaillé, avant d'avoir ici leur première apparition au Québec. Donner aux suivantes semble donc avoir aussi été le credo de cette expo.

Délicat Pulse

Sarah Greig. À la Fonderie Darling, 745, rue Ottawa, jusqu’au 27 novembre.

Transition d’image (Caméra d’exposition) Transition d’image (Forme fluide)

À la galerie René Blouin. Jusqu’au 26 novembre.

Geneviève Cadieux et Kiki Smith



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