L'imaginaire démoniaque de Marc Séguin

L'enfer... Est-il encore possible de rendre pertinent ce thème si important dans l'histoire de l'art mais dont l'imagerie est devenue de nos jours banalisée, pour ne pas dire périmée? Stéphane Aquin, conservateur au Musée des beaux-arts, écrit: «Qui aujourd'hui est terrifié par le nom de Belzébuth quand l'iconographie démoniaque n'est plus qu'une caricature grand-guignolesque destinée au marché adolescent, et que le véritable enfer nous est rapporté tous les soirs au téléjournal?» L'enfer n'évoque plus la terreur de jadis, le Mal est devenu un terme abstrait. Comment alors l'aborder? Marc Séguin a choisi de le faire par le dessin...

Cela faisait plus de trois ans que cet artiste n'avait pas exposé à Montréal. Avec cette toute nouvelle série intitulée Les Démons, présentée au Musée des beaux-arts, il nous revient avec un sujet pour le moins étonnant: le Mal, et plus particulièrement l'enfer... Cette exposition marque le retour de l'artiste vers le dessin, expression artistique délaissée depuis quelques années au profit de la peinture. On peut dire que ses tableaux peints sont plus séduisants, mais il y a dans ses dessins une qualité plus intime qui leur confère un grand pouvoir d'évocation. L'apparence simple n'en cache pas moins un contenu riche.

Violence caricaturale

Le spectateur est accueilli par une présentation élégante, feutrée. Treize grandes oeuvres encadrées ornent des murs peints d'un rouge vif. D'allure ancienne, elles ressemblent à des parchemins ou à des pages arrachées de vieux grimoires... Elles mettent en scène des personnages qui semblent avoir été tirés directement d'un imaginaire médiéval: démons et sorciers impliqués dans des scènes de violence, sortilèges ou péchés...

D'une grande simplicité, ces dessins à la mine de plomb aux traits légers contrastent avec les sujets dramatiques qu'ils dépeignent. Le support est un banal papier brun sur lequel l'artiste a appliqué des feuilles d'or. L'opposition entre le papier cheap et le métal précieux (celui qui évoque tout de suite le luxe et la richesse... ) crée un effet visuel particulier. Parfois utilisé de manière discrète: appliqué sur l'oeil d'un personnage dans Démon obligeant ses disciples à marcher sur la croix, ou bien prenant plus d'importance, comme dans l'impressionnante Sorcières au bûcher où il renforce l'effet des flammes, l'or est à la fois ornemental et essentiel à la composition. Il donne une certaine texture, un relief, mais surtout une qualité plus mystérieuse aux oeuvres.

Si les titres évoquent des scènes d'horreur, les dessins n'en sont pas pour autant effrayants. Ces scènes de violence caricaturale impliquant des démons nous font penser tout d'abord à Hieronymus Bosch, mais leur aspect épuré, sans maniérisme, renvoie plutôt à des graffiti anciens, illustrations naïves ou enfantines. En cela ils prennent une qualité intemporelle qui ne se rattache à aucun style précis. Sans doute l'artiste a-t-il voulu mettre une dose d'ironie dans ces représentations qui semblent parfois issues de superstitions folkloriques. Celles-ci nous rappellent aussi que, dans le symbolisme chrétien, les démons sont des anges qui ont trahi leur nature. Ils ne sont donc pas naturellement mauvais...

L'enfer n'est plus tant un lieu qu'un concept. La signification que l'on peut lui donner est subjective. C'est finalement le spectateur qui doit accorder à ces images un symbolisme personnel. Comme le dit Léon Bloy, cité à l'entrée de l'exposition: «L'enfer est plus effrayant à voir par un trou d'aiguille que par de vastes embrasures.» Il reste dans ce thème un grand pouvoir suggestif. En l'évoquant de manière simple, sans artifices, mélangeant passé et présent, Marc Séguin nous le fait apparaître de manière actuelle.

Espérons que cette exposition annonce une plus grande présence de l'artiste sur la scène artistique montréalaise. Son calendrier est en tout cas bien chargé. Nous pouvons voir jusqu'au 28 mars, au Centre d'exposition d'Amos, la série Les Rosaces qui avait été présentée au Musée d'art contemporain en novembre 2000 — une exposition qui a d'ailleurs beaucoup circulé: à Fredericton en 2003 ainsi qu'au Centre culturel canadien à Paris en 2001. Des dessins de Marc Séguin seront également présentés à la galerie Simon Blais du 24 mars jusqu'au 1er mai.