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«Creepshot Disaster», de Sarah Faraday, nous confronte à des dizaines de «creepshots» crus.
Photo: Stéphanie Lagueux «Creepshot Disaster», de Sarah Faraday, nous confronte à des dizaines de «creepshots» crus.

À l’époque de la reproductibilité technique de l’intimité, que reste-t-il de « la vie privée » ? Quelle valeur accorder aux milliers de photos personnelles dérobées ? Comment entretenir une relation affective à des images de caméra de surveillance ? Ce n’est là que quelques-unes des questions que l’exposition CTRL + [Je] prend à bras-le-corps, au studio XX, jusqu’au 24 novembre, dans le cadre du festival d’arts médiatiques féministe HTMLLES.

Passées au prisme du féminisme, ces réflexions donnent lieu à plusieurs oeuvres efficaces qui vont droit au but. Creepshot Disaster, de Sarah Faraday, nous confronte à des dizaines de screepshots crus, des images de femmes prises à leur insu par des inconnus et soigneusement imprimées et présentées sous la forme d’un autel ironique. Ainsi décontextualisées, ces images ne donnent plus à voir des corps féminins « pris » sans consentement, mais plutôt l’absurdité du geste de celui qui a cru prendre une infinité de corps de femmes qui finissent par lui glisser entre les mains.

Photo: Léa Castonguay «Journal»

Car les hommes et les femmes ne sont pas égaux devant le jeu de l’étalage de l’intimité. « Les femmes sont plus fragiles, au départ. Fragiles simplement par la question sexuelle », explique Laura Baigorri, commissaire de l’exposition. Autrement dit, tout partage, toute exposition de soi est une prise de risque lorsqu’on est une femme. Elle en veut pour exemple la comédienne Jennifer Lawrence, qui, après s’être fait pirater son téléphone, a vu ses photos la montrant nue être « partagées » dans le monde entier.

Cet incident est le point de départ de l’oeuvre Jennifer, de Danielle Müller, qui a recueilli les impressions de diverses femmes sur les photos en question. Le résultat, réuni sous la forme d’un petit cahier rose, montre au final la banalité que prennent, à notre époque, ces photos nues que l’on prend de soi-même. Ce sont celles de Jennifer, mais ç’aurait pu être celles de n’importe quelle jeune fille, suggère-t-elle. Ce faisant, elle pointe vers quelque chose comme une solidarité féminine face au viol de l’intimité, lui aussi devenu si banal.

Les femmes ne sont pas pour autant condamnées à être de simples perdantes à ce jeu. « On dit souvent que les grandes entreprises du Web nous volent notre intimité, mais, en même temps, il y a pas mal de gens qui veulent exposer leur intimité », rappelle Laura Baigorri. Cette envie de voir, et d’être vu(e), est au coeur de plusieurs oeuvres de CRTL + [Je] qui mettent l’accent sur la possibilité de contrôler, justement, la façon dont on s’expose et pour qui on le fait. Safer Nudes (Nus en sécurité) est une proposition ludique, « un guide de sécurité numérique pour partager des images intimes, qui ne se base pas sur l’humiliation [slutshaming], mais sur une attitude prosexe », expliquent ses conceptrices, Fernanda Shirakawa et Natasha Felizi.

Photo: Daniella Müller «Jennifer»

Le travail de Léa Castonguay va également dans ce sens en exposant en grand format des photos d’elle-même, qu’elle a d’abord publiées sur les réseaux sociaux (comme des milliers de personnes). Des images sans commentaires qui proposent une trame narrative ouverte, une façon pour la jeune artiste de mettre en scène un « quotidien possible ».

La riposte par l’excès et l’humour n’est pas en reste. Pour preuve, The Others, diaporama infini de 10 000 photos piochées sur les disques durs de centaines d’ordinateurs personnels (par le biais d’une faille de sécurité). Telle une rétrospective du trivial, l’oeuvre nous jette à la figure ces répétitions de photos hors foyer de vacances, de partys, d’objets à vendre, d’amis mal cadrés…

The Others est une espèce de défi qui met en doute nos prétentions à départager clairement le public du privé. Mais, surtout, l’oeuvre interroge à quoi l’on tient lorsqu’on tient à son intimité. Le malaise que l’on ressent à voir ces centaines de photos personnelles défiler sur le mur d’une galerie ne devrait-il pas être le même que lorsque ces photos sont mises à la disposition de n’importe qui sur les réseaux sociaux, surtout lorsque l’on sait qu’elles deviennent légalement la propriété de ces entreprises ?

La proposition la plus intrigante de CRTL + [Je] reste sans doute Parent Folder, de l’artiste Whitefeather, dont le père, parti depuis plusieurs années à l’étranger en coupant tout contact, lui a ensuite donné accès aux caméras de surveillance de sa propriété. Des images de basse résolution, sans son, comme toute offre d’intimité, voilà de quoi nourrir la réflexion sur la notion même de proximité et de partage.

Pour d’autres artistes, le salut ne viendrait pas des images, mais de la parole. Comme contrepoint à l’excès d’images de femmes sur le Web, elles opposent des paroles de femmes. The Annals of Private Histor, d’Amalia Ulman, et Talkspace, de Diana Laurel Caramat, travaillent toutes deux autour de la pratique des journaux intimes, du jeu entre voyeurisme et plaisir de la confidence. Autant de façons de montrer en pratique que les femmes ont d’autres choix que d’être objets ou victimes, à l’ère de l’exposition de masse.

CRTL + [Je] : Intimité, extimité et contrôle à l’ère de la surexposition du soi

Au studio XX (4001, rue Berri, Montréal), jusqu’au 24 novembre.