Musique classique - Joseph Rouleau, 75 printemps

Toute personne qui parle de Pelléas et Mélisande de Debussy avec cette lumière de l'émerveillement dans les yeux m'est en général sympathique. A fortiori quand elle a 75 ans et a chanté le chef-d'oeuvre de Debussy. Le premier Pelléas et Mélisande auquel Joseph Rouleau ait contribué date des débuts de sa carrière, alors que, âgé de 26 ans, il chantait Arkel (!) dans une représentation concertante dirigée par Pierre Monteux pour lequel il avait auditionné à l'instigation de Pierre Béique.

C'est le 28 février 1929 que naît, à Matane, Joseph Rouleau, aujourd'hui patriarche de la musique en son pays (il est président des Jeunesses musicales du Canada depuis 15 ans) et basse de renommée internationale. Joseph Rouleau fait partie de ces pionniers qui ont porté haut les couleurs du chant québécois. En 1949, il remporte le prix Archambault («on recevait 100 $ et une apparition aux matinées symphoniques avec Wilfrid Pelletier») et entre au Conservatoire de musique du Québec à Montréal, un conservatoire qui ne comportait alors pas de classe de chant! Il apprend toutes les disciplines (harmonie, solfège, etc.) et travaille le chant avec Albert Cornelier. En 1951, Martial Singher arrive au Conservatoire pour créer la classe de chant, Singher avec lequel Joseph Rouleau étudie aussi à Aspen, tout en travaillant comme serveur pour payer ses cours. «Singher était un bon professeur, très exigeant. Un homme remarquable et un chanteur excellent, notamment dans le domaine de la mélodie française», se souvient Rouleau.

De Milan à Londres

Joseph Rouleau part alors, de 1952 à 1955, pour l'Italie. Cela aurait pu être New York ou Paris, mais ce sera Milan, où il suit les cours de Mario Basiola et d'Antonio Narducci. Milan, c'est aussi une aventure: «J'avais eu une bourse de 1000 $ du gouvernement du Québec. D'autre part, en 1951, j'avais fais une tournée de 40 récitals avec John Newmark, organisée par les Jeunesses musicales, qui m'avait permis de mettre de l'argent de côté.» À Milan, Joseph Rouleau n'est pas serveur pour assurer ses fins de mois: alors déjà marié et père, il apprend l'italien en lisant le Corriere della Sera et la Gazzetta dello Sport et étudie d'arrache-pied... et, presque, d'arrache-cordes vocales. Antonio Narducci, en effet, à raison de trois cours par semaine, lui fait apprendre 12 opéras en six mois, dont le rôle de Figaro dans Les Noces de Figaro en neuf jours! Joseph Rouleau se rend compte alors qu'il n'est guère entraîné pour un tel traitement et va poursuivre son apprentissage pendant un an avec Mario Basiola, qui, a contrario, lui interdira de chanter des airs pendant plusieurs mois! On peut dire que Joseph Rouleau est un rescapé de Milan, il se souvient d'ailleurs d'un destin moins heureux: «J'ai vu Nicola Rossi Lemeni chanter le rôle de Philippe II à 28 ans puis Boris à 33 ans. À 35 ans, il ne chantait plus une note!»

La suite est plus connue, puisque c'est la grande carrière qui le mènera sur toutes les scènes du monde, jusqu'en ex-URSS où il chanta Boris, mais pas au Bolshoï: «C'était prévu, mais au dernier moment on s'est aperçu qu'ils utilisaient la version Chostakovitch, alors que je chantais la version Rimski-Korsakov.»

Son nom est intimement lié au Royal Opera House de Covent Garden, où il démarra sa carrière et qui fut sa tête de pont, attentif aux conseils de David Webster, le maître des lieux. «Le 27 avril 1957, je chantais le rôle de Colline dans La Bohème — en anglais. La représentation était capitale: c'était là que tout continuerait ou s'arrêterait. J'avais un premier contrat qui, sur six mois, prévoyait cinq prestations en Colline et cinq en Sarastro dans La Flûte enchantée sur six mois. On est vite passé de deux opéras à sept et de 10 représentations à 37.»

C'est à Londres que Rafael Kubelik l'engagera pour chanter Pimène dans Boris Godounov, une oeuvre qui marquera évidemment sa carrière (pour le rôle de Boris), tout comme Don Carlo de Verdi (rôle de Philippe II et de l'Inquisiteur), Pelléas et Mélisande (Golaud) et Faust (rôle-titre).

Joseph Rouleau a bien sûr la tête pleine de souvenirs, qui seront bientôt consignés dans un livre que préparent Jacques Boucher et Odile Thibault. Il souligne que le chant est une activité physique à raison de sept jours par semaine, 52 semaines par année. Il chante d'ailleurs toujours, puisqu'il vient de donner un court récital jeudi dans le cadre des Mélodînes et qu'il incarnera Lodovico dans Otello à l'Opera Ontario en avril-mai. Son trop-plein d'énergie, il l'écluse au tennis deux fois par semaine.

Nombre d'institutions devraient le célébrer prochainement, comme l'a fait le Conseil québécois de la musique en lui attribuant il y a un mois le prix hommage.

Autour du 75e anniversaire de Joseph Rouleau

Aujourd'hui, Joseph Rouleau est l'invité de Joël Le Bigot à l'émission Samedi et rien d'autre de la Première chaîne, de Christine Hudon à l'émission Mer et monde de la Chaîne culturelle à Matane et de Michel Ferland à l'émission L'Opéra du samedi à la Chaîne culturelle de Radio-Canada.

Demain, à 11h30, la Société musicale André-Turp l'accueille pour un brunch à 11h30 et on le retrouvera à 21h30 à Radio Ville-Marie pour une entrevue durant laquelle des enregistrements rares seront diffusés.

Outre la Société musicale André-Turp et l'Orchestre symphonique de Québec (il y a 15 jours), des hommages à Joseph Rouleau, pour souligner son 75e anniversaire, seront rendus par l'Opéra de Montréal, l'Opéra de Québec, la salle Dina-Bélanger, le Centre Pierre-Péladeau, l'Orchestre métropolitain du Grand Montréal, l'Orchestre de la francophonie canadienne, le Club musical de Québec, le Complexe culturel de Matane, le Festival international de Lanaudière, le Centre d'arts Orford et l'Orchestre symphonique de Montréal, lors de concerts qui auront lieu le 1er et le 3 décembre 2004. Du 17 novembre au 2 décembre, une exposition d'archives sera mise en place dans le corridor des Pas perdus de la Place des Arts.