Un artiste libre et rageur

«Guido Molinari est un visionnaire! Parmi les artistes qui restent, il est l'un des seuls représentants de la bohème véritable. C'est un indépendant, un original, un fou... En ce siècle où les esprits se partagent entre la peur et l'intérêt, ne faut-il pas perdre un peu la raison pour croire à la liberté, à l'individu, à l'art?» (Paul Gladu, 1954)

Guido Molinari s'est éteint le 21 février à Montréal, à l'âge de soixante-dix ans. Sa mort, deux ans après celle de Riopelle, prive le Canada de l'un de ses plus grands peintres. Défenseur de la première école géométrique abstraite canadienne d'après-guerre et figure de proue de l'art optique au milieu des années 60, Molinari emporte avec lui sa rage de peindre et la force de sa vision de l'art, de l'artiste et de la société.

Petit-fils d'immigrés italiens ayant bâti leur fortune dans un Montréal alors essentiellement anglophone, Molinari se destine tôt à une vie d'artiste. Après un bref passage à l'École des beaux-arts de Montréal, il se lie avec la jeune génération automatiste, portée par le poète Claude Gauvreau. Dans un esprit déjà rebelle et critique — Claude Gauvreau qualifiera d'ailleurs bientôt Molinari de «prophète de la liberté et de la fertilité mentale» —, le jeune homme teste les limites d'une peinture qui serait totalement «automatique». En 1951, à l'âge de dix-huit ans, il réalise une série de peintures faites à la noirceur, sans contrôle de la conscience.

Tout autant rationnel que sensible, Molinari s'intéresse au milieu des années 50 aux démarches construites des premiers peintres géométriques abstraits, Malévitch et Mondrian. Exploitant, avant beaucoup d'autres, des techniques et

des médiums issus du monde de l'automobile (laque, pistolet, ruban adhésif... ), il peint une série de tableaux «noir et blanc» rigoureux et dégagés de toute référence au réel, précurseurs du minimal art des années 60. L'implication de Molinari dans la défense d'un art canadien novateur l'amène aussi à créer avec sa future femme, Fernande Saint-Martin, la galerie L'Actuelle, qui soutient les jeunes artistes de Montréal.

Transformations

Molinari est un des premiers à souligner l'importance de l'art américain contemporain, et notamment de Jackson Pollock et Barnett Newman, qui ne seront reconnus par la communauté artistique internationale que bien plus tard. Opposé à une peinture abstraite uniquement préoccupée d'ordre et d'équilibre, il développe au début des années 60 des recherches sur les phénomènes optiques et sur les notions de rythme et de permutation. Travaillant sur des formats de plus en plus grands, il peint des tableaux sériels aux couleurs vives qui sont exposés en 1965 au Museum of Modern Art de New York, dans la grande exposition The Responsive Eye, baptême de l'Optical Art. Cette reconnaissance américaine vient renforcer la renommée déjà très importante de Molinari au Canada. Dans le grand moment de construction identitaire du Canada associé à la célébration du centenaire de la Confédération canadienne, en 1967, Molinari est porté par son pays natal sur la scène internationale, comme un de ses grands artistes nationaux. Représentant du Canada à la Biennale de Venise de 1968, Molinari gagne le prix David F. Bright.

Remis en cause par la jeune génération de 68, qui promeut une pratique artistique impliquant plus activement le spectateur, Molinari passe alors malgré lui dans le «camp» des artistes établis. Élu à l'Académie royale des arts en 1969, il est nommé professeur assistant à la future université Concordia en 1970. En 1976, la Galerie nationale du Canada lui organise sa première grande rétrospective. Toujours réfractaire aux catégories, et fidèle à son médium de prédilection, la peinture, pourtant décriée par le monde de l'art des années 70 comme rétrograde, Molinari transforme radicalement son oeuvre. Après un éclatement de la surface en damiers puis en triangles, il se joue de variations de forme et de couleur de plus en plus fines, dans des tableaux presque monochromes qu'il appelle des Quantificateurs. Avec ces peintures contemplatives, Molinari reconquiert le Canada de la fin des années 80 et du début des années 90; ses tableaux sont achetés tout autant par des collectionneurs privés que par des musées, et exposés de New York à Vancouver.

Avant même d'être célébré au Canada lors d'une grande rétrospective au Musée d'art contemporain de Montréal en 1995, l'artiste est redécouvert par une Europe germanique et nordique, qui trouve en lui un fils spirituel de Mondrian et des concrets allemands et suisses-allemands. Après Apeldoorn et Reutlingen, c'est Grenoble qui célèbre en 1998 l'artiste canadien, lequel fait alors une importante donation de ses oeuvres au musée de Grenoble. Sacré «monument» de l'art canadien, Molinari déstabilise cependant encore la critique en 1997-98 en exposant à la galerie Eric Devlin des dessins gestuels étonnamment libres et des tableaux néo-op et néo-pop. Sa disparition, prématurée, nous frustre du devenir d'un art dont la verve et la fertilité nous manquent déjà, et d'un homme si fondamentalement humain dans sa liberté de créer, de penser et

de vivre.

Camille de Singly est docteure en histoire de l'art de l'Université de Paris IV-Sorbonne. Elle a publié Guido Molinari, peintre moderniste canadien (L'Harmattan, 2004).