Voler de ses propres ailes

Vue de l’exposition «L’essor», de Matthieu Brouillard
Photo: Hubert Gaudreau Vue de l’exposition «L’essor», de Matthieu Brouillard

Le corps frêle, d’âge mûr et sans le sou, Christian poursuit néanmoins un rêve casse-cou et presque enfantin pour sa condition : voler. Il y réussira, du haut des Alpes, planant seul sur son parapente. Christian ? C’est l’homme au coeur des plus récentes images (photo et vidéo) de Matthieu Brouillard.

L’ensemble intitulé L’essor est propre à la signature Brouillard, un oeil dans le documentaire social, un autre dans la mise en scène étudiée, presque maniérée. Cette série présentée au centre VU de Québec jette autant un regard distant sur le personnage, un genre d’Icare du XXIe siècle, qu’elle participe à la construction de son rêve.

Actif depuis 2003, Matthieu Brouillard fait partie d’une branche de la photographie où la subjectivité est pleinement assumée. Du fait qu’il a souvent dirigé sa caméra vers la marginalité ou même l’étrangeté, il a été comparé à Donigan Cumming, avec qui d’ailleurs il a signé le livre photographique Coming through the Fog (2012, éditions Sagamie). Leur exotisme va au-delà de celui de Diane Arbus, du fait que, pour eux, la caméra semble être un agent actif, pas juste un capteur d’images.

Dans L’essor, la proximité du photographe avec son sujet se ressent d’une image à l’autre. Christian, il était déjà dans des photographies de Brouillard en 2007, comme figurant dans des projets plus proches de la fiction et inspirés par la peinture classique. Cette fois, il s’est confié entièrement, dans toute sa réalité. Il apparaît dans son monde, tel qu’il est : un être marginal par sa condition sociale et par ses particularités physiques, lui dont l’albinisme avancé rend ses yeux très sensibles à la lumière.

En couleurs

L’intérêt pour des corps significatifs et des visages expressifs de Brouillard l’incite à jouer avec eux, à la manière des poses que les modèles d’autrefois prenaient pour les causes de la peinture. L’humain est sa matière première, lui qui a déjà parlé du corps comme « du fragment de matière et d’espace où [il] loge, avec lequel [il se] déplace, par lequel [il se] présente à autrui ».

Photo: Hubert Gaudreau Vue de l'exposition «L'essor», de Mathieu Brouillard

Comme un livre ouvert, sectionné par chapitre (ou par mur), les photos montrent différents aspects de la vie de Christian, différents fragments de sa réalité. Ses mains usées ici, sa tête albinos là. On le voit sérieux, penché sur les préparatifs, ou encore fantaisiste, prêt à s’envoler, debout tout nu sur une caisse. Dans la vidéo, qui serait une version réduite d’un long métrage documentaire à venir, on suit le personnage jusqu’aux Alpes, où il s’élance, muni d’une caméra sur son casque pour faire le plein de sensations.

Sauf erreur, L’essor est le premier projet en couleurs du photographe. Il a délaissé le noir et blanc qui accompagnait les lieux sordides au coeur de ses images pour un contenu moins sombre, presque plein d’espoir. Voir son personnage démêler des fils de couleur, c’est un peu ce que l’artiste a aussi fait : se pencher sur son sujet pour le comprendre de l’intérieur et réussir ce qui a été planifié.

Matthieu Brouillard semble s’être intéressé à Christian pour le potentiel métaphorique qu’il possède en lui. Faire du parapente, pour cet homme dans la soixantaine, c’est voler de ses propres ailes, en dépit de toutes les embûches sociales et physiques qu’il aura affrontées au cours de sa vie. On peut être pauvre et handicapé et néanmoins concrétiser ses rêves.

Dans sa deuxième salle, VU présente les photos d’un autre artiste, Jérémie Lenoir. Ses vues à vol d’oiseau de sites industriels complètent, quelque part, ce que Christian pourrait voir de son parapente. Très formaliste, presque à plat, la série Marges transforme le réel rebutant (des usines et leur potentiel polluant) en de magnifiques abstractions, dont le référent devient un pur objet pictural. Si cela pouvait ne pas être une illusion…

L’essor

De Matthieu Brouillard et «Marges» de Jérémie Lenoir, à la gallerie VU, 523, rue de Saint-Vallier Est (Québec), jusqu’au 20 novembre.