Être punk, ou l’art de critiquer son désespoir et de tout faire rentrer dans son char

Julie Andrée T. et sa performance intitulée Nature morte in Québec
Photo: Guy L'Heureux Julie Andrée T. et sa performance intitulée Nature morte in Québec

Les temps changent, mais les combats restent les mêmes. « Hier, j’allais chercher une œuvre d’Annie Baillargeon chez le vendeur qui la représente et celle que j’avais choisie était trop grosse pour mon char ; il manquait un centimètre. J’en ai choisi une autre », raconte, mi-amusé, mi-découragé, l’artiste et commissaire Sébastien Pesot, au sujet d’In a Post-World : Post-Punk Art Now. L’exposition mettant en lumière le travail d’une quinzaine d’artistes canadiens et américains tributaires du déflagrateur héritage punk débute jeudi à l’Invisible Dog Art Center de Brooklyn.

« Ce n’est pas comme dans le temps de mes bands, poursuit-il, quand on allait jouer à Toronto sur le pouce avec mon snare et nos guitares sous le bras, mais c’est quand même très punk ça : “curater” une expo en fonction de ce qui rentre dans ton char. »

Formé à la rude école de la distorsion assourdissante et du « arrange-toi toi-même » en tant que batteur des groupes General Fools et de Dr. Placebo, Sébastien Pesot affuble depuis quelques années déjà son travail performatif et installatif des étiquettes punk ou post-punk. Plutôt que de multiplier les adjectifs sibyllins entre les cases des formulaires exigeant de l’artiste qu’il définisse sa démarche, pourquoi ne pas tout simplement se revendiquer de cette culture qui ambitionnait de tout faire éclater, et qui lui sauvé la vie ?

Être edgy ?

Pourquoi ne pas tenter d’en faire le plus soi-même, comme au bon vieux temps des concerts dans des squats, sans attendre d’invitation, au risque de se casser les dents ? « Avec toutes ces œuvres-là, dans mon char, c’est sûr que je vais avoir l’air d’un beau bozo à la douane », blague le Sherbrookois, qui lançait lui-même il y a deux ans cette ambitieuse et téméraire incursion brooklynoise, écosystème artistique pas toujours hospitalier pour qui n’en laboure pas le sol depuis longtemps.

Bien que le punk ait déjà fait son entrée au musée au moyen d’expositions à caractère sociohistoriques, l’impact de ses valeurs (passion pour le pas beau, esthétisation de la violence, négation de tout, « détournement des symboles oppressifs ») sur l’art actuel a peu été mesuré, regrette Sébastien Pesot.

Rébellion aujourd’hui javellisée jusqu’à la moelle par le marché, le punk puise précisément sa force dans son « refus de mourir et dans sa capacité à toujours renaître là où on ne l’attend pas », pense l’écrivain David Clerson, qui a supervisé la portion littéraire de Post-Punk Art Now, publication bilingue accompagnant l’exposition In a Post-World : Post-Punk Art Now.

Comment néanmoins ne pas brûler son t-shirt des Ramones (acheté chez Urban Outfitters) lorsque Henry Rollins, musculeuse figure tutélaire du hardcore, pose pour une publicité de Calvin Klein ? Comment être authentiquement provocateur lorsque l’art au XXIe siècle a érigé la provocation en religion ?

« Il y a beaucoup d’artistes qui essaient d’être edgy ou qui font dans ce que j’appelle de l’edgy middle-of-the-road, observe Pesot. Pour moi, la clé, c’est de constamment questionner ce qui est punk, ce qui est edgy. Je pense à Julie Andrée T., qui nous pose avec sa performance [Nature morte in Québec] la question de ce qu’est une performance. Elle commence en mangeant des bonbons bleus, tout en nous disant que la performance n’est pas commencée, jusqu’à ce qu’elle ait la bouche pleine, qu’elle ne puisse plus parler et qu’elle vomisse les bonbons. Elle tourne la performance en dérision, comme les collages avec l’image de la reine de Jamie Reid tournaient en dérision la monarchie. »

Faire rimer noir avec espoir

« Je suis, comme bien d’autres, habité par un sentiment du désastre, mais c’est un sentiment qui réclame une urgence critique », ajoute David Clerson, auteur des romans Frères et du récent En rampant (Héliotrope). « Il y a un désespoir dont il faut être conscient, sans être dépassé par lui. Il faut tout remettre en question tout le temps, refuser d’être tenu en laisse, mais ne pas se laisser avoir par ce dogmatisme du refus. »

Pour Sébastien Pesot, ce retour à ses racines punk correspond aussi à un désir d’« avoir du fun », dans un microcosme, celui de l’art actuel, parfois miné par une sanctification du sérieux. Voilà une manière plus saine de revisiter ce Live fast, die young que l’ado en colère qu’il était a d’abord embrassé : contester en tirant la langue, plutôt qu’en glorifiant sa propre autodestruction.

« Ça me rappelle une phrase des Bérurier Noir qui était graffitée sur un entrepôt, à Sherbrooke, conclut Clerson. Tant qu’il y a du noir, il y a de l’espoir. »

Je suis comme bien d'autres, habité par un sentiment du désastre, mais c'est un sentiment qui réclame une urgence critique

In a Post-World : Post-Punk Art Now

Du 27 octobre au 6 novembre, The Invisible Dog Art Center, Brooklyn