Pierre Ayot, engagé

Près de la rue, loin des murs du couvent des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph, la réplique de «La croix du mont Royal» s’offre au regard avec la vraie croix en toile de fond.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Près de la rue, loin des murs du couvent des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph, la réplique de «La croix du mont Royal» s’offre au regard avec la vraie croix en toile de fond.

Six expositions simultanées, une oeuvre dans l’espace public et, cerise sur le sundae, une controverse soulevée par le maire de la cité : jamais, avant Pierre Ayot (1943-1995) cet automne, un artiste n’avait eu droit à une telle déferlante. Si, après ça, son nom ne vous dit rien…

Première diffusion importante de l’oeuvre de l’artiste depuis Pierre Ayot hors cadre(s), tenue au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) en 2001, l’événement qui s’abat cet automne sur Montréal prend place dans plusieurs lieux de diffusion — mais étonnamment aucun musée. C’est à la Grande Bibliothèque que revient l’honneur de présenter le retour sur quatre décennies passées à explorer la sérigraphie et à dépasser la simple image imprimée.

L’ensemble des expositions tient beaucoup de la nécessité de dépoussiérer l’oeuvre d’Ayot, vingt ans après sa mort et quinze ans après la précédente et seule rétrospective posthume. Celle-ci, il faut dire, avait laissé amer plus d’un, notamment par le peu d’enthousiasme exprimé par le MBAM et son directeur de l’époque, Guy Cogeval.

Vrai, on ne rend pas de tels hommages chaque année, à moins qu’il ne s’agisse de Picasso — et encore. Pour un des principaux artisans de l’actuelle opération, le collègue Nicolas Mavrikakis, il fallait revenir sur un aspect d’Ayot : son engagement, trop souvent occulté par le côté ludique et trompe-l’oeil de son travail.

C’est dans cet esprit qu’a été réalisée une réplique de La croix du mont Royal, la sculpture qui a lié Ayot à Corridart, l’expo censurée en marge des Jeux olympiques de 1976. On ne reviendra pas sur la polémique suscitée par les interventions maladroites du maire Denis Coderre, sinon pour souligner que là où la croix couchée est réapparue est un endroit tout indiqué.

Près de la rue, loin des murs du couvent des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph, son emplacement permet au passant de la contourner et de la contempler, avec la vraie croix en toile de fond. Autrement dit, le questionnement que posait l’artiste en 1976 au sujet de la place de l’Église a gagné en pertinence, maintenant qu’on se demande, en 2016, quel sens donner aux symboles religieux.

Jamais seul

Pierre Ayot ne votait pas, n’a adhéré à aucun parti, ne faisait pas la grève. Son militantisme s’exprimait autrement, ailleurs, dans l’art. C’est ce qu’avance l’expo à la Grande Bibliothèque, chapeauté d’un titre éloquent — Regard critique. La révolution sexuelle, la libération des femmes, la liberté d’expression… Ses oeuvres ont souvent fait écho aux mouvements qui bousculaient la société, tout en appelant à une saine démocratisation de l’art par des sujets tirés du quotidien.

Il ressort aussi de l’implication sociale chez Ayot que la vie d’artiste se déroule dans la collectivité, bien loin de la tour d’ivoire. Il ne faut pas s’étonner si, à travers ses oeuvres, on retrouve des pièces d’autres artistes. Le livre Pilulorum (1967), sur la pilule contraceptive, en rassemble plusieurs, dont une certaine Lise Bissonnette (qui n'est pas l'ancienne directrice du Devoir) bien connue en ces pages pour en avoir été la directrice, le boîtier Les Plottes (1970) ne renferme que des gravures de Marc Dugas, le portefeuille Corridart inclut certains des artistes censurés, et ainsi de suite.

Riche en documents de toutes sortes, Regard critique situe l’art dans son contexte. On reconnaît là la signature du commissaire, dont les expos précédentes ont souvent inclus des coupures de presse. Du Châtelaine de 1968 ouvert sur l’article « Faut-il interdire l’université aux femmes ? » aux notes précédant la réalisation de La croix du mont Royal « pourquoi la croix couchée/A- coût/B- une autre vision/C- pouvoir y toucher », y lit-on — les surprises ne manquent pas.

Réalité fragmentaire

On peut néanmoins reprocher à Mavrikakis d’avoir voulu en dire beaucoup. À moins que ce soit la salle d’exposition qui est petite. L’exiguïté des lieux rend parfois difficile l’appréciation du travail sculptural d’Ayot. N’empêche, dans ses objets, plateformes et fausses constructions, on perçoit la pensée critique de celui qui n’a cessé de discuter ce qu’est l’art. L’installation Regard (du) critique (1984-1988), qui ouvre l’exposition, est une magnifique, et complexe, synthèse de la question de la représentation et de la réalité fragmentaire d’une oeuvre.

La voix de René Payant, critique mythique de l’histoire de l’art québécois, décédé en 1987, fait partie de cette oeuvre. Elle lance ainsi le visiteur dans une expérience sonore de l’exposition. Sectionnée en thèmes, peu chronologique, la présentation insiste sur la porosité du travail d’Ayot, ce que ses quelques pièces sonores signalent constamment.

Au Belgo, la galerie Graff, indissociable de Pierre Ayot, présente aussi un ensemble d’oeuvres, mais davantage de manière chronologique, en les alternant de portraits de l’artiste à tous ses âges. Dans le même édifice du centre-ville, la Galerie B-312, qui a soutenu le retour de La croix du mont Royal, rassemble une série de documents liés à Corridart, dont le jugement de 1982 qui donnait raison à la censure du maire Drapeau.

Enfin, notons que le Musée d’art de Joliette s’est invité à la fête Ayot et présente, dans les toilettes des femmes, l’installation Femmes de toilette (1979-1980), plaçant le visiteur dans la position d’espion.

Pierre Ayot – Regard critique

À la Grande Bibliothèque jusqu’au 5 mars