Le moderne qui refusait la modernité

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La verrière de Marcelle Ferron à la station Champ-de-Mars

L’histoire d’une amitié a fortement teinté l’histoire de l’art dans le métro de Montréal. Dans les années 1960, au moment où le Québec affirme sa modernité, un duel s’y joue. Cet affrontement entre deux visions de l’art marque encore aujourd’hui l’oeil de millions d’usagers.

Comme le rappelle l’historienne de l’art Francine Couture, la Ville de Montréal ne parlait pas, à l’époque de la création du métro, d’art public, « mais plutôt de “galerie d’art souterraine ». En accord avec le maire Drapeau, les corridors et les vastes espaces créés par l’enchevêtrement des nouveaux souterrains sont envisagés comme une suite de tableaux didactiques voués à raconter l’histoire de la cité.

Après la fermeture du Nouveau Journal en 1961, le caricaturiste Robert LaPalme se retrouve sans emploi. Le maire, un de ses meilleurs amis, va lui confier la fonction de directeur artistique d’Expo 67 et de conseiller principal pour « la décoration » des édicules du nouveau métro.

La conception de l’art que défend LaPalme est didactique. Tout en pestant paradoxalement contre les enseignements offerts dans les écoles des beaux-arts, LaPalme valorise un idéal de beauté plastique fondé sur la maîtrise totale des techniques classiques. Chez lui, on est dans l’univers de Toulouse-Lautrec, de Braque, de Pellan.

LaPalme est admiratif devant Kandinsky, Riopelle, Pollock, Mondrian et beaucoup d’autres. Mais il considère que le tour des questions qu’ils posent a été fait. En 1966, il dit : « Nous ne voulons plus de cette peinture non figurative que l’on peut faire au téléphone. […] Ça n’impressionne plus. C’est l’impasse. »

La marque LaPalme

Véritable autodidacte, LaPalme espérait par son art contribuer à une éducation populaire dont il aurait aimé bénéficier. À Berri-de-Montigny, aujourd’hui Berri-UQAM, dans le passage qui conduit à la ligne jaune, trois grandes oeuvres sur toile signées LaPalme sont installées.

Toujours à la station principale de Berri-UQUAM, sur les quais de la ligne verte, L’hommage aux fondateurs de la ville de Montréal (1969), une immense verrière signée Gaboriau, n’est pas sans rappeler par ses lignes endiablées l’univers de LaPalme.

Or « Gaboriau » est le pseudonyme de Pierre LaPalme, fils unique du responsable de la décoration du métro. Dans cette oeuvre au sujet imposé par LaPalme figurent trois personnages historiques : Jérôme Le Royer de la Dauversière, Jeanne Mance et Maisonneuve. Le vitrail fut réalisé par Pierre Osterrath, verrier belge qui travailla notamment avec Marcelle Ferron et Mario Merola.

On rapporte que Gaboriau réalisa une oeuvre aussi abstraite que possible pour marquer son opposition à la vision de son père pour le métro. Mais la tension entre le père et le fils dépasse en fait de beaucoup le cadre de l’art, même si son expression transite en effet par ce biais. « Lors d’un vernissage dans un musée, Gaboriau avait envoyé un formidable coup de pied au cul de son père », se souvient le critique Normand Thériault…

La forte influence de LaPalme se fait sentir dans le choix de plusieurs oeuvres. À la station Papineau, où des murales en hommage aux patriotes de 1837-1838 placent en leur centre la figure héroïque de Louis-Joseph Papineau, elle est patente. Cette oeuvre de Jean Cartier a été réalisée à Stockholm à partir de dessins de George Juhasz.

Marcelle Ferron

La vision de l’art soutenue par la mairie et LaPalme suscite une levée de boucliers chez plusieurs groupes d’artistes. « Pourquoi s’oppose-t-on à l’art moderne dans ce métro censé représenter la modernité ? » demandent en somme les Guido Molinari, Claude Goulet, Marcelle Ferron et Mario Merola. « Tout art qui demande au spectateur un temps d’arrêt pour percevoir obstruerait les circulations et, de ce fait, deviendrait antifonctionnel et antisocial », opinent les détracteurs. Ils voient dans le métro une tension et une intensité visuelle que seul l’art abstrait est à même de souligner.

À l’époque, le critique d’art Normand Thériault reproche au métro de s’alimenter à une vision formelle du passé. En entrevue aujourd’hui, il affirme que « le programme d’oeuvres d’art du métro apparaissait d’un autre temps ».

La volonté du duo LaPalme-Drapeau est entravée quand le gouvernement du Québec réussit à imposer une oeuvre de Marcelle Ferron à la station Champ-de-Mars sous le prétexte que c’est lui qui règle la facture. Dessinée par l’architecte Adalbert Niklewicz, cette station est aujourd’hui jugée comme l’une des plus belles au monde.

D’une grande intensité plastique, les verrières de Ferron utilisent le verre du vitrail classique, bien que l’artiste se libère des usages techniques anciens. Même si LaPalme continue de pester contre l’influence des automatistes, notamment dans les pages du Devoir, un art nouveau entre tout de même dans le métro.

Nouveaux chantiers

Les nouveaux chantiers du métro, plus rares qu’au temps de son développement, appartiennent résolument aux élans de l’art contemporain. Ils sont lancés à la suite de la constitution d’un jury.

Station Montmorency, les immenses formes de couleur suspendues de la sculptrice Hélène Rochette cassent la silhouette rectiligne de l’édicule de béton. À Cartier, on trouve deux immenses flèches en acier inoxydable pointées vers le ciel, oeuvre du sculpteur Jacek Jarnuskiewicz.

Les oeuvres sont désormais financées selon les paramètres du 1 % des budgets réservés à l’art lors de l’attribution de contrats publics. C’est à la Société de transport de Montréal que revient la responsabilité de les entretenir et de les mettre en valeur après leur réalisation.


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Un tremplin pour le design québécois

Le développement du métro, conjugué à Expo 67, sera un fabuleux tremplin pour toute une génération de designers, dont l’héritage se fait encore sentir aujourd’hui.

 

À commencer par Jacques Guillon, pionnier du design québécois, dont la firme dessinera les voitures du métro et toute la signalétique blanche sur fond noir qui encore aujourd’hui résiste à l’épreuve du temps.

 

On lui doit aussi le fameux logo associé au métro montréalais, un cercle sur fond bleu traversé par une flèche pointant vers le bas.

 

Outre les stations conçues par des architectes et parées d’oeuvres d’art, le design de l’ensemble des composantes fonctionnelles du métro, dont les mains courantes, les poubelles suspendues, les escaliers roulants, les guichets, les tourniquets et les portes tournantes, faits d’acier galvanisé, a été confié à l’architecte montréalais Normand Slater (auteur de nombreuses sculptures, dont la façade d’acier de la Place des Arts et des luminaires de l’Expo et de la Ronde). « Tout cela était fait au Québec, affirme Guy. R. Legault, urbaniste chargé du développement des tracés et emplacements du métro. Je dirais même “fait à Montréal”. Ç’a été le résultat d’un formidable travail d’équipe qui a permis de propulser la carrière de créateurs québécois et d’intégrer des notions de design et d’urbanisme dans cet énorme ouvrage de travaux publics. Pour l’époque, c’était très avant-gardiste. »

Isabelle Paré

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