Toiles rêvées de femmes araignées

«Suivi aux petits points», une œuvre de Claire Labonté
Photo: Guy L’Heureux «Suivi aux petits points», une œuvre de Claire Labonté

C’est un fil ténu qui leur permet d’accomplir des oeuvres immenses, comme l’araignée tisse sa toile. Dans la mythologie grecque, la mortelle Arachné, experte de la tapisserie, subit les foudres de la déesse Athéna, jalouse de son talent. Comble de hardiesse, Arachné avait illustré, lors d’une compétition qui l’opposait à Athéna, le dieu Zeus prenant la forme de différents animaux pour séduire ses amantes. Furieuse, Athéna déchire sa toile. Désespérée, Arachné se pend. La prenant en pitié, Athéna la transforme en araignée, et lui permet de continuer de tisser sa toile.

À la galerie du 1700 La poste, trois femmes, Claire Labonté, Anna Torma, et Marigold Santos, ont peint et brodé leurs propres mythologies singulières, qu’elles y présentent jusqu’au 18 décembre.

Pour Claire Labonté, la mythologie prend source dans les origines de l’art, et se déploie sur d’immenses toiles de coton, sur lesquelles elle aligne les signes, les motifs, dans une obsessive répétition qui la mène jusqu’au bout du récit. « Mais voilà que ces signes, s’ils deviennent parfois des idéogrammes, forment aussi des figures, jusqu’à devenir littéralement une somme de mots ou de rebus », écrit Mario Côté dans un texte du catalogue de l’exposition.

L’une de ses fresques est inspirée d’une figure souriante, vieille de plusieurs millénaires, qui aurait été trouvée à Côteau-du-Lac, près de Montréal. Cette figure serait la seule de cette époque ayant été représentée avec un sourire, selon Claire Labonté. Fascinée par cette histoire, l’artiste autodidacte a déployé « une multitude incalculable d’unités corpusculaires que la main peine à contrôler ».

D’autres fresques de Claire Labonté évoquent le patient travail de la tapisserie. Dans L’esthétique des contraintes à l’Orée des bois, Mario Côté voit une « peinture contact, qui, loin de vouloir nous regarder, nous pointe tel un aiguillon en produisant une piqûre non pas dans l’oeil, mais dans le corps entier qui regarde ».

De la Hongrie

Partant de l’art de la broderie traditionnelle de la Hongrie, son pays natal, Anna Torma construit elle aussi des fresques, partant des mythes fondateurs, celui d’Adam et Ève par exemple, pour évoluer vers le quotidien de l’immigration au Canada. Née en Hongrie, avant d’immigrer au Canada avec son mari en 1988, Anna Torma a appris la couture et la broderie de sa mère et de sa grand-mère.

En entrevue, elle témoigne de son admiration pour ces femmes qui « ont créé à partir de rien parce qu’elles étaient sans ressource ».

Dans les broderies d’Anna Torma, tous les détours et toutes les digressions sont possibles. On passe du collage au texte brodé, de planches évoquant l’anatomie humaine au lexique d’une encyclopédie domestique. Certains montages incluent des animaux mythiques mais aussi des références à la science, à la philosophie, à la littérature.

Dans le catalogue de l’exposition, Kristie Belle y voit une sorte d’« album hétéroclite de famille », où les proches sont représentés par l’intermédiaire d’objets.

Au sous-sol de la galerie, ce sont les oeuvres de Marigold Santos qui sont présentées, parfois à la lumière d’un éclairage. Née aux Philippines avant d’immigrer au Canada, l’artiste y propose différentes interprétations du mythe d’Aswang, cette créature de la mythologie philippine. Souvent féminine, cette figure peut aussi prendre une forme masculine ou bestiale. En entrevue, l’artiste explique que sa démarche la pousse à intégrer cette figure traditionnellement malveillante pour en faire une figure positive, qu’elle tente de diverses façons d’apprivoiser.

Les mythologies singulières

Exposition des oeuvres d’Anna Torma, de Claire Labonté et de Marigold Santos. Au 1700 La Poste, du 7 octobre au 18 décembre 2016.