L’espace et son double

En dédoublant la structure du plafond, l’œuvre tire de l’espace ses composantes spécifiques et en introduit de nouvelles.
Photo: Andréanne Abbondanza-Bergeron En dédoublant la structure du plafond, l’œuvre tire de l’espace ses composantes spécifiques et en introduit de nouvelles.

La réussite d’une intervention in situ se jauge, en grande partie, par la capacité de l’oeuvre à transformer notre regard sur son lieu d’accueil. C’est bien le cas de l’installation faite sur mesure à la Maison de la culture Frontenac par Andréanne Abbondanza-Bergeron. L’artiste fait même davantage en modifiant également notre perception du matériau dont elle fait l’emploi : des panneaux en grille diffusant l’éclairage. Vous ne cesserez, après cette visite, de les repérer autour de vous, tant ils abondent dans l’architecture ordinaire des plafonds suspendus de conception industrielle.

Leur présence semble aller de soi dans la salle d’exposition qui en est partiellement recouverte au plafond. Plusieurs autres de ces modules blancs, répétant la forme carrée, se trouvent par ailleurs suspendus dans l’espace à la verticale, comme s’ils avaient été déplacés. Tout concourt à poser une adéquation mentale entre la superficie du sombre plafond et celle des panneaux flottants, combinés.

Sommaire, l’intervention souligne donc la structure technique en grille située au plafond, là où le regard se porte rarement tant il est haut. En mimant et en dédoublant la structure et la surface du plafond, l’oeuvre tire de l’espace ses composantes spécifiques tout en en introduisant de nouvelles. D’autres tensions, matérielles et symboliques, sont ainsi créées, entre le blanc et le noir, le plein et le vide, le concret et le virtuel, l’horizontalité et la verticalité, l’ordre et le désordre, mais aussi entre la fonction et la décoration.

Habituellement oubliés quand ils se trouvent au bon endroit, les panneaux occupent ici un rôle différent. Ils ont quitté leur poste au plafond pour esquisser dans l’espace un parcours en labyrinthe, en apparence contraire au programme initial de la grille, destinée à former et à normaliser.

Les parois érigées convoquent en effet une expérience renouvelée et renouvelable du lieu, non sans évoquer le caractère réutilisable du panneau, un matériau standard emblématique d’une architecture fonctionnelle et générique. Le déplacement et l’implantation inhabituelle de ces grilles soulignent leur mobilité, rendue cette fois critique de la planification qui en règle les usages.

L’artiste revisite donc l’héritage formaliste et conceptuel d’un Sol Lewitt, par exemple, par le truchement de ses préoccupations pour l’architecture, domaine dans lequel elle a aussi fait des études. Autant au centre Circa, dans l’exposition de groupe L’espace en dialogue (2015), qu’à la galerie Leonard Bina Ellen, dans le cadre d’Ignition 12 (2016), mettant en valeur des projets étudiants de l’Université Concordia, Andréanne Abbondanza-Bergeron convoquait déjà, de l’architecture, son vocabulaire, sous forme de composantes (paroi, grille, escalier) et de matériau, telles les tuiles de plafond suspendu.

À la Maison de la culture Frontenac, elle accomplit une intervention d’envergure, la plus imposante à ce jour, en guise de couronnement de sa maîtrise en sculpture.

[Dis]jonction

D’Andréanne Abbondanza- Bergeron. À la Maison de la culture Frontenac, 2550, rue Ontario Est, jusqu’au 9 octobre.