Quand la peinture se donne des allures de photo

Propre à Verburg, la peinture appliquée sur du papier mylar insuffle une impression de flottement.
Photo: Jim Verburg Propre à Verburg, la peinture appliquée sur du papier mylar insuffle une impression de flottement.

Mais de quoi parlent donc ces monochromes blancs et noirs qui occupent d’une manière aussi minimaliste l’espace de la galerie Nicolas Robert ces jours-ci ? Une énième réflexion moderne sur la peinture et sa spécificité, sur la peinture qui parle de peinture ? Pas tout à fait. L’artiste Jim Verburg sait jouer avec nos perceptions et les techniques de création artistique.

Les oeuvres noires — qui forment la série Metaphysical Obstacles and The Acceptance of the Inevitable — semblent être composées de photographies scientifiques prises par un télescope et/ou un microscope électronique. À moins que cela ne soit par quelques technologies plus nouvelles… En les voyant, le visiteur en effet hésitera. Il se demandera s’il voit des traces de particules atomiques ou subatomiques captées à la suite de collisions dans un grand accélérateur ou s’il est en train de scruter des images des confins de l’univers. Dans cette série, l’oeuvre Untitled #17, par exemple, pourra évoquer un ciel étoilé vu d’une autre planète — de la lune ? — un peu comme l’avait fait Rober Racine dans Mare Serenitatis, pointe sèche de 1999. Une autre oeuvre, Untitled #12, semble être une photo tirée d’un reportage sur l’exploration de l’immensité obscure des fonds marins. Seules quelques taches blanches, évoquant quelques bulles d’air ou condensations à la surface d’un hublot, servent de repères spatiaux…

Photo: Jim Verburg Entre peinture et photo, les œuvres noires semblent composées de photographies prises par télescope.

Les oeuvres blanches de Verburg, — de la série An Accurate Silence — ont elles aussi des allures de photographies. Il y a un côté aqueux à ces images qui fait penser au processus maintenant ancien de photo traditionnelle, celle que l’on développait en utilisant divers bains. Ces surfaces blanches semblent flotter à la surface d’une étendue d’eau, comme si elles trempaient encore dans leur bain de rinçage… Ces images font aussi penser à des tirages de négatifs surexposés qui auraient donné naissance à des photospresque entièrement blanches, où seuls quelques détails, ici et là, évoquent une ligne d’horizon et un paysage évanescent.

La photo comme nouveau repère ?

Mais en fait, ni dans un cas ni dans l’autre, il ne s’agit de photographies, mais bien de peinture étalée sur du papier mylar glacé, un papier translucide. La peinture se donne ici des allures de photos. Cette oeuvre semble renouer avec des idées chères à la théoricienne de l’art Rosalind Krauss. Celle-ci a déjà expliqué, il y a plusieurs décennies, comment l’art postmoderne parle de la photographie comme nouveau paradigme, comme nouveau modèle, comme nouvel imaginaire visuel incontournable.

Longtemps méprisée par les peintres, la photographie, pourtant de nos jours en complet éclatement — ne serait-ce que du point de vue technique —, semble en effet depuis quelques décennies prendre sa revanche. De nos jours, la photo aurait donc contaminé la peinture et les autres moyens d’expression artistiques.

Le hasard et le transgenre

Jim Verburg en est arrivé à ce type d’art un peu par hasard. Lors d’une résidence de création en 2015 à l’Open Studio, atelier de gravure à Toronto, il a expérimenté entre autres la technique du monotype. Comme le travail de graveur le veut, il était en train d’étaler sur une plaque l’excès de pigment présent sur le rouleau encreur, servant à étaler les pigments d’une manière uniforme, lorsqu’il fut touché par les effets lumineux et de texture de cet excès de pigment appliqué en une fine couche. Le résultat lui sembla d’une grande richesse visuelle qui allait tout à fait dans l’esprit de ses recherches plastiques antérieures. Il a donc décidé de pousser plus loin sa réflexion, d’étaler encore plus finement de la peinture sur une plaque de verre avant d’y appliquer une feuille de papier mylar. Comme l’explique son galeriste Nicolas Robert, il s’agit donc d’une peinture inspirée par les techniques d’impression de la gravure et du monotype en particulier…

Depuis plusieurs années, Verburg développe un art qui met en scène des effets de lumière. Comme l’a écrit la théoricienne de l’art et artiste Alex Bowron, Verburg souhaite interpeller bien des états lumineux de la matière : « réflexion, absorption, opacité et translucidité ». Et c’est encore le cas ici, en particulier dans les oeuvres toutes blanches. L’encadrement de ces oeuvres accentue ces effets.

Le mylar a été légèrement placé à distance d’un fond plus jaune qui permet au blanc peint de se détacher plus nettement, de vibrer, d’accentuer les effets de flottement… Ses images jouent d’une manière très subtile et sensuelle avec des effets de profondeur et d’espace. Une oeuvre qui renouvelle avec intelligence le genre du monochrome.

Impermanent Horizon

De Jim Verburg. À la galerie Nicolas Robert jusqu’au 29 octobre.