De la répétition à répétition

La performance «Sticky Stage», par le duo Discoteca Flaming Star, a été présentée à la galerie SBC.
Photo: Alex Robichaud Courtoisie Discoteca Flaming Star et SBC galerie d’art contemporain La performance «Sticky Stage», par le duo Discoteca Flaming Star, a été présentée à la galerie SBC.

La notion de répétition est spontanément associée à la musique, au théâtre et au cinéma, des domaines où la partition, le scénario et la pratique précèdent souvent la performance. Mais qu’en est-il dans les arts visuels ? Au dire des trois commissaires de l’exposition La répétition mise à l’épreuve, le thème de la répétition aurait été peu abordé dans le discours théorique de l’art contemporain. Bien que cette affirmation puisse être contestée, leur proposition, elle, veut offrir une vision éclatée et politique de la répétition.

L’exposition se déploie en trois volets chez Vox, chez SBC et à la galerie Leonard Bina Ellen, qui ont ouvert leurs portes aux commissaires basées à Vienne Sabeth Buchmann, Ilse Lafer et Constanze Ruhm. Ces dernières ont rassemblé les oeuvres d’une cinquantaine d’artistes du circuit européen qu’elles fréquentent, proposant des rencontres entre vidéo, installation, peinture, dessin, livre d’artiste et film. Dans cette exposition qui ratisse large, mais qui, par les textes entourant les oeuvres (dont une publication collective aux éditions Sternberg), cherche à sonder en profondeur, la répétition loge dans la forme ou dans le contenu et n’est pas le propre d’une technique ou d’un matériau.

Résistance

Photo: Alex Robichaud Courtoisie Discoteca Flaming Star et SBC galerie d’art contemporain Dans la nuit du 31 août, une vingtaine de volontaires ont suivi jusqu’au bout la performance «Sticky Stage». Un des quatre chapitres composant l’œuvre d’une durée de 12 heures a été réservé au sommeil.

Dans une plus évidente acception, la répétition s’incarne dans la reprise d’un motif peint ou dessiné, surtout chez Vox où le montage a particulièrement été mené avec grâce, révélant sous un autre jour ce lieu maintes fois fréquenté. Les retours justement s’avèrent nécessaires dans la pratique d’une discipline, ce qu’évoque la toile de Silke Otto-Knapp dont la scène d’entraînement physique ressemble à une impression en bleu, habituellement destinée à la reproduction. C’est aussi le jeu des musiciens offert dans la vidéo de Mathias Poledna qui met en doute le caractère « vrai » d’une musique post-punk. Mais la répétition, suivant les théories de la déconstruction et de la performativité, également intégrées dans les arts visuels, met en échec l’idée d’origine et d’originalité, même dans la création.

Les représentations sont ainsi interrogées comme représentations, jusqu’à devenir des allégories, comme dans l’hypnotique film de Loretta Fahrenholz Ditch Plains (2013). Il a été tourné dans le Brooklyn dévasté par la tornade Sandy, qui se dévoile à travers les danseurs du Ringmasters Corey, dont les gestes intègrent entre autres les codes de jeux vidéo formant un récit proche de la dystopie.

Plusieurs des oeuvres se fondent sur la révélation de systèmes et de normes préexistants qui, par la répétition souvent inconsciente, renforcent des lieux et des rapports de pouvoir dans la société.

Les oeuvres débusquent ces mécanismes de pouvoir en les répétant, faisant ainsi porter l’attention sur les différences produites, lesquelles rendent possibles la réinterprétation et donc la résistance face à certains modèles. À SBC, le documentaire captivant d’Harun Farocki reprend le film The Training (1987), montrant un atelier où des travailleurs sont formés pour intérioriser des méthodes efficaces de vente, en conformité avec l’idéologie capitaliste.

L’exposition fait la démonstration que la répétition, comme outil de renforcement ou de critique, opère partout : dans les oeuvres de fiction, dans les événements historiques et dans les pratiques courantes. Les oeuvres revisitent ainsi la construction des rôles féminins au cinéma (Constanze Ruhm) ou l’application de mesures d’acculturation, voire de colonisation (Katarina Zdjelar et Wendelien van Oldenborgh).

Les habitudes mêmes de la visite d’exposition sont prises à partie dans ce projet qui étudie la répétition jusque dans les moyens pris pour son déploiement. Le document fourni pour présenter les oeuvres ne se laisse en effet apprivoiser qu’après en avoir exploré la rebutante forme à plusieurs reprises, dans un premier lieu, puis dans les deux autres. Il est la création d’Achim Lengerer. Les élégants petits modules de cuir d’Hanako Geierhos sont un autre élément retrouvé dans les trois galeries, mais qui d’une fois à l’autre voient leur statut changé. De sculptures minimalistes à regarder, ils peuvent finalement servir pour soi de discrets coussins ou de présentoirs pour d’autres éléments exposés.

Le contenu visible de l’exposition sera quant à lui éprouvé par les interventions corporelles de Marie Claire Forté et d’Alanna Kraaijeveld qui, à des moments impromptus, revisiteront des oeuvres de chorégraphes plus ou moins notoires. Rare contribution d’artistes d’ici, le projet risque cependant de passer inaperçu. Il est par contre prévu que le volet de l’exposition présenté à la galerie Leonard Bina Ellen se termine avant les autres, justement pour céder toute la place au projet des deux danseuses, dans une version enrichie incluant d’autres comparses.

La répétition mise à l’épreuve

Vox (2, rue Sainte-Catherine Est, local 401, Montréal) jusqu’au 26 novembre pour l’exposition ; jusqu’au 1er octobre pour le programme de films. SBC Galerie d’art contemporain (372, rue Sainte-Catherine Ouest, local 507, Montréal) jusqu’au 10 décembre. Galerie Leonard Bina Ellen (1400, boul. de Maisonneuve Ouest, Montréal) jusqu’au 29 octobre.