Je me souviens… pas

L’artiste Yann Pocreau nous parle avec attention et sensibilité de la mémoire immatérielle individuelle, mais aussi collective.
Photo: Galerie de l'UQAM L’artiste Yann Pocreau nous parle avec attention et sensibilité de la mémoire immatérielle individuelle, mais aussi collective.

Voici une exposition qui aborde la question complexe de la mémoire. Et en premier lieu, celle des lieux. Dans cette expo multiforme intitulée Patrimoines, l’artiste Yann Pocreau met en scène le nouveau CHUM, et en particulier l’hôpital Saint-Luc qui sera bientôt totalement démoli. Dans les murs de la Galerie de l’UQAM, Pocreau a procédé, entre autres, à une forme de documentation-appropriation de cet hôpital en recréant une de ses chambres à l’aide d’éléments récupérés sur place. Un rideau permettant de séparer les lits, des morceaux d’un mur intérieur et même des briques des murs extérieurs de cet établissement ont été utilisés pour recréer en partie ce lieu, pour évoquer son atmosphère. Cette oeuvre nous rappellera les liens qui unissent l’art, entreautres à travers le concept de musée, à la conservation de la culture et du patrimoine. En voyant cette installation, on se rappellera comment bien des artistes modernes, dont Daniel Buren, ont analysé les musées comme étant des hôpitaux gardant artificiellement en vie les oeuvres d’art dont le sens et la fonction sont depuis longtemps morts… L’art doit-il participer à cette illusion d’éternité que proposent les musées et les conservateurs de patrimoine ? Comme les futuristes, faut-il réclamer la démolition des musées et des bibliothèques ? Tout ne meurt-il pas un jour ? Le passé n’est-il pas un poids dont il faut se libérer ? De plus, la matière permet-elle vraiment de garder la mémoire du passé ?

Amnésie

À notre époque où l’architecture est jetable — le phénomène de destruction de bâtiments anciens n’a pas tant changé depuis les années 1970, quand on a cru que cette attitude était dépassée —, cette exposition a bien des résonances. L’architecture des hôpitaux est un patrimoine qui est peu protégé. L’hôpital Saint-Luc sera donc totalement détruit, avec ses céramiques de l’artiste Claude Vermette. Et qu’arrivera-t-il à l’Hôtel-Dieu ? Va-t-il être transformé en condominiums ? D’autres types d’architecture sont aussi en danger à Montréal ou ailleurs au Québec. Pensons à Ben’s, détruit en 2008 malgré le fait qu’il était un superbe exemple de restaurant des années 1950. De nos jours, plusieurs dénoncent comment à Montréal se développe un patrimoine architectural de façades, approche plutôt réductrice du travail de l’architecte.

Pour pousser encore plus loin sa réflexion sur la mémoire des lieux, Pocreau a invité Marie-Charlotte Franco, étudiante au doctorat, à venir présenter les résultats du travail d’étudiants à la maîtrise en muséologie de l’UQAM. Depuis 2013, ceux-ci ont répertorié les éléments du patrimoine des hôpitaux Saint-Luc, Hôtel-Dieu et Notre-Dame (qui forment le CHUM). Vous pourrez donc voir, entre autres choses, un mur couvert de fiches de recettes de cuisine de l’Hôtel-Dieu, dont certaines dateraient des années 1920… Elles nous montrent qu’il fut une époque, pas si lointaine, où, dans les hôpitaux, on mangeait bien.

Mémoire immatérielle, mais bien vivante

Photo: Galerie de l'UQAM L’artiste Yann Pocreau nous parle avec attention et sensibilité de la mémoire immatérielle individuelle, mais aussi collective.

Pocreau nous parle aussi avec attention et sensibilité de la mémoire immatérielle individuelle, mais aussi collective. Par exemple, en collaboration avec Anna Lupien, il a filmé et interviewé Auriette Breton, qui est entrée à l’école des infirmières en 1962 et qui est aujourd’hui infirmière en chef à la clinique d’hépatologie de l’hôpital Saint-Luc. Cette partie de l’expo évoquera une nouvelle et intelligente tendance en muséologie qui consiste à vouloir préserver le patrimoine immatériel. Nous pensons entre autres au Musée de la mémoire vivante de Saint-Jean-Port-Joli.

Dans un diaporama, Pocreau pousse l’idée plus loin, incorporant dans son expo des photos de sa famille, de sa mère en particulier, photos où vous verrez des visages effacés… La mère de l’artiste, Marie-Paul, souffre depuis deux ans de démence fronto-temporale, et Pocreau nous invite à ressentir un autre aspect de l’amnésie, celle vécue par des individus. Voilà une maladie terrible pour ceux qui la vivent, mais aussi pour les proches qui ont le sentiment de perdre une partie de leurs souvenirs et même parfois de leur identité.

Depuis deux ans, et ce jusqu’en 2020 — dans le cadre du programme d’intégration à l’architecture pour le nouveau CHUM —, Pocreau est en résidence de création, dans les bureaux des architectes et ingénieurs, laquelle lui permettra de réaliser un livre qu’il publiera en 2020. Nous avons bien hâte de pouvoir nous plonger dans la lecture de cette mémoire collective appréhendée par l’art de Pocreau.

Patrimoines

De Yann Pocreau. À la Galerie de l’UQAM jusqu’au 8 octobre.