De Visu - Massimo Guerrera et l'art de l'échange

Photographies, dessins et sculptures éparpillés aux côtés de fruits, de noix et d'assiettes: à l'occasion du nouveau volet très attendu du projet Porus de l'artiste Massimo Guerrera, la galerie Joyce Yahouda a été reconvertie en atelier-laboratoire et salle à manger... Un mélange original qui veut brouiller la distance entre l'artiste, sa création et le public.

Massimo Guerrera place le thème de l'échange et du partage au coeur de son travail. Amorcé en 1999 par une exposition à la galerie Leonard & Bina Ellen de l'université Concordia, Porus est un work in progress. Avec l'objectif d'«être plus attentif à l'autre et à son environnement», l'artiste a installé chez quelques personnes (des amis ou des inconnus) un petit meuble-sculpture, création hybride avec tiroirs, sièges et protubérances étranges. Ce meuble, appelé «kiosque domestique», est devenu le point de départ d'un projet collectif: l'artiste rend régulièrement visite aux propriétaires provisoires et, souvent autour d'un repas, un contact se crée entre l'artiste et ses hôtes. Des objets et des dessins naissent durant ces visites. Dans la perspective de cette «esthétique relationnelle», Massimo Guerrera met en place une oeuvre qui se transforme continuellement et dans laquelle il abandonne le contrôle du processus créatif.

Ce que nous voyons dans la galerie, ce sont moins des objets finis que des témoignages d'une interaction humaine, d'un échange qui a eu lieu, et a encore lieu, d'où cet accrochage étonnant, hétéroclite, inachevé. Cette nouvelle manifestation du projet, intitulé Porus, et quelques espaces temps partageables, séduit tout d'abord par les dessins sur les napperons. D'un caractère unique et d'une grande finesse, ils mettent en scène des représentations figuratives, visages ou corps qui se touchent. Commencées de manière spontanée, travaillées par étapes, circulant d'une maison à l'autre, d'une «table à l'autre», ces oeuvres ont acquis une dimension surréaliste de «cadavre exquis». Les taches sur les nappes par exemple, inévitables au cours d'un dîner, sont retravaillées par l'artiste qui leur donne une forme anthropomorphique. Le médium employé montre d'ailleurs bien le jeu du hasard qui en fait leur spécificité: encre, crayon, acrylique, mais aussi vin, huile, sauce soya, oeufs...

Une métaphore

Le rituel qui accompagne le repas, cette relation qui se situe entre le corps et l'espace mais surtout entre le moi et l'autre, est important. Massimo Guerrera s'intéresse depuis 1992 à l'incorporation de la nourriture dans l'art, un thème qui agit à différents niveaux et devient une métaphore des interactions humaines. Cette dimension nous fait penser à Daniel Spoerri (inventeur de l'Eat Art), qui fixait sur des cadres des assiettes, des fourchettes et des restes de repas. L'originalité chez Massimo Guerrera repose non seulement sur ce mélange d'art et de vie de tous les jours, mais aussi sur le lien entre les individus et leur environnement, entre le corps et ce qui l'entoure. On donne forme au projet en y participant: d'où son aspect théâtral.

Le spectateur est invité non seulement à parcourir des piles de dessins, «carnets d'intentions», qui sont un peu la continuation des oeuvres sur les nappes, mais aussi à ouvrir les tiroirs pour y découvrir des petits objets-sculptures. Ceux-ci, faits de céramique et d'acrylique polymère, sont souvent moulés sur différentes parties du corps et on reconnaît les traces d'une main, d'une aisselle, d'une oreille... Ces traces renforcent la dimension intime du projet et possèdent une connotation sensuelle et érotique.

Une première manifestation de Porus a eu lieu en 2001 à la galerie Skol, une deuxième à Toronto en 2003. En quoi le projet présenté ici est-il différent? L'artiste veut approfondir les liens affectifs qui se sont créés entre lui et les hôtes de son «kiosque domestique». Méditations sur le partage et l'échange, ces oeuvres sont une démonstration plus intime de la complicité qui s'est inévitablement établie. Le spectateur est invité à partager cette expérience, mais il peut aussi s'en sentir exclu, car l'oeuvre a acquis une dimension très personnelle qui semble contenir un symbolisme qui lui échappe souvent. L'artiste a voulu «échanger des moments d'existence» et a créé un environnement unique et surprenant où l'art devient rencontre, transformation et enrichissement.