Moins de clients pour les banques d’oeuvres d’art

Une des œuvres de la collection du MNBAQ : Cynthia Dinan-Mitchell, «Jardin secret n° 15», 2014. Sérigraphie, gouache, crayon de couleur et vernis sur papier, 61 x 114 cm.
Photo: Musée national des beaux-arts du Québec Une des œuvres de la collection du MNBAQ : Cynthia Dinan-Mitchell, «Jardin secret n° 15», 2014. Sérigraphie, gouache, crayon de couleur et vernis sur papier, 61 x 114 cm.

La collection Prêts d’oeuvres d’art (CPOA) du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) et la Banque d’art du Conseil des arts du Canada (CAC) ont vu depuis 2010 leurs locations auprès de la fonction publique chuter d’à peu près 30 %. Inquiétant, surtout quand on sait que viennent de là quelque 60 % de leurs transactions annuelles. Les compressions budgétaires imposées à l’appareil gouvernemental expliqueraient cette baisse. Serait-il temps de remettre les banques d’oeuvres d’art en question ?

« Les fonctionnaires et les bureaux des ministères n’ont même plus les moyens de se payer des plantes, comment voulez-vous qu’ils se paient des locations d’oeuvres d’art ? » a déploré un acteur du milieu de l’art visuel, sous le couvert de l’anonymat. Et ce, même si les oeuvres sont disponibles à prix ridiculement bas. La mise en place de la loi 100 en 2010, une mesure de réduction des dépenses de l’appareil gouvernemental provincial, aurait ainsi eu des conséquences néfastes artistiquement.

« De 2009 à 2014, soit au cours de la période marquée par le ralentissement économique et les politiques de compressions budgétaires, nous avons constaté un net recul du nombre et de la valeur des contrats de location des clients du secteur public, a indiqué Tara Lapointe, directrice diffusion et développement des affaires au CAC. Depuis 2015, nous percevons un intérêt renouvelé et croissant pour l’art contemporain du Canada, tant des clients du secteur privé que du secteur public. Plusieurs exemples illustrent bien cette récente tendance, dont le choix de la ministre du Patrimoine canadien de donner une entrevue télévisée à la Banque d’art et de choisir des oeuvres diversifiées et significatives pour son bureau parlementaire. » Ainsi, la Banque a prêté ou loué 3148 oeuvres en 2014-2014, 3399 l’année suivante et 3389 pour 2015-2016. La tendance à la hausse est rassurante.

L’art des fonctionnaires

Mais la logique reste prise à partie lorsqu’on se rappelle que ces collections ont été créées et continuent d’être nourries afin de servir de banque d’oeuvres aux organismes gouvernementaux (québécois et fédéraux). « C’est qu’on ne voulait pas que les fonctionnaires aillent se servir dans les réserves des musées, et qu’un Riopelle se retrouve dans le bureau de René Lévesque au risque d’être abîmé, avec tout ce que Lévesque fumait… », a expliqué en caricaturant, à des fins de vulgarisation, un autre acteur du milieu.

Les oeuvres gagnaient ainsi à être vues dans des endroits publics ou semi-publics, et l’art visuel à être globalement plus présent, sinon dans l’esprit, au moins sur les murs des bureaux des fonctionnaires et des décideurs.

Mais si la fonction publique n’a plus les moyens de louer les oeuvres, faut-il continuer de faire grossir ces collections de location ? Ou est-ce nourrir un serpent qui se mord la queue ? La situation n’est pas décriée par le milieu, entre autres raisons peut-être parce que la CPOA continue d’acheter pour 75 000 $ d’oeuvres par année. Au CAC, les achats vont selon les surplus budgétaires (50 000 $ pour sept oeuvres en 2016, les autres acquisitions remontant à au moins cinq ans auparavant). Ces montants sont une aide plus que précieuse au milieu des arts visuels en une époque où il en reçoit bien peu.

Faut-il encourager la fonction publique à utiliser les services des banques d’oeuvres, en leur donnant les moyens de louer peintures, sérigraphies et acryliques ? En cette ère où les gouvernements encouragent de plus en plus les arts à rechercher l’aide de mécènes, ne serait-il pas logique qu’ils prêchent par l’exemple ? Ou faut-il plutôt rediriger l’argent directement vers les collections des musées ?

Les limites

Car si les banques d’oeuvres sont des collections précieuses, pensées par des commissaires et des conservateurs afin d’être représentatives de l’art et de l’avant-garde d’ici, il faut que les oeuvres soient louées. Et louables. Cette notion limite et détermine certains choix artistiques lors des acquisitions. Les installations et les oeuvres monumentales sont hors jeu, parce que plus compliquées à entreposer, à transporter et à installer. Certains sujets, thèmes ou manières plus osés, radicaux ou provocateurs, sont aussi laissés de côté. Ce qui n’est pas le cas dans les collections muséales.

Des banques d’oeuvres à réfléchir, quoi.


Deux banques de prêts d’oeuvre d’art

La Banque d’art du Canada Fondée en 1972 « pour sensibiliser la population à la richesse et à la qualité remarquables des oeuvres d’art canadiennes produites à cette époque », la Banque compte maintenant 17 000 oeuvres — peintures, sculptures, dessins, photographies, sérigraphies — par quelque 3000 artistes émergents et établis.

La collection est évaluée actuellement à 71 millions de dollars. Les organismes du secteur privé et public peuvent louer des oeuvres. Les frais varient de 10 $ à 3600 $ par année, avec contrat de location minimum de 1000 $ par année, pour deux ans.

La collection de Prêt d’oeuvres d’art (CPOA) du Musée national des beaux-arts du Québec Fondée en 1982 « afin de promouvoir et de diffuser l’art contemporain du Québec », la CPOA compte 1800 oeuvres d’artistes québécois. Chaque année, plus de 50 organismes y louent des oeuvres, à des tarifs variant entre 220 $ et 500 $ par oeuvre (selon le format de l’oeuvre, afin de ne pas désavantager les artistes en début de carrière par rapport aux établis).

Le contrat de location est de deux ans et peut être renouvelé deux fois, pour une période maximale de six ans. Pour 2015-2016, 753 oeuvres sont louées, dont 137 à des organismes privés. « La clientèle d’affaires est beaucoup plus intéressée par les acquisitions les plus récentes », a précisé Maude Lévesque, conservatrice de la CPOA.

La location aux particuliers ne se fait pas en ces deux banques d’oeuvres, à cause des coûts d’assurances, et des risques qui seraient trop élevés. Certains clients privés peuvent aussi être refusés (« car si une compagnie fait faillite, ce pourrait devenir compliqué de récupérer les oeuvres, a expliqué Mme Lévesque. Il faut qu’on soit sûrs de notre coup ».).
1 commentaire
  • Jean-Luc Malo - Abonné 30 août 2016 09 h 14

    Rendre disponibles ces oeuvres à d'autres Québécois que seulement des fonctionnaires

    Madame, Monsieur,
    Puisque ces oeuvres ne semblent pas avoir preneurs parmi les fonctionnaires, pourquoi ne pas les montrer, les rendre disponbiles aux institutions publiques comme les écoles, collèges, universités, hôpitaux, et.? Tous les Québécois, jeunes, âgés ou malades, ont le droit de voir les oeuvres de leurs compatriotes doués pour les réconforter, les instruire et leur donner goût à la vie.
    Les musées n'affichent qu'une infirme partie de leurs collections et préfèrent (trop) maintenant l'art conceptuel, difficile à montrer ailleurs que dans une galerie ou un musée. Il faudrait que le réseau public réclame les oeuvres dont l'État québécois et ses 'filiales" (incluant LotoQuébec) se sont portés acquéreurs. Pourquoi les garder cachées?
    Jean-Luc Malo
    abonné