Au-delà de la carte postale

Accrochée à la facade de l’église Saint-Laurent, à Matapédia, un des éléments de Trading Places, de l’Ontarienne Victoria Piersig, un projet de nature environnementale et économique réalisé dans le golfe du Saint-Laurent.
Photo: Robert Dubé Accrochée à la facade de l’église Saint-Laurent, à Matapédia, un des éléments de Trading Places, de l’Ontarienne Victoria Piersig, un projet de nature environnementale et économique réalisé dans le golfe du Saint-Laurent.

Huit cents kilomètres en 48 heures, c’est du chemin avalé à la vitesse grand V. Malgré l’imposant paysage qui mériterait de nombreux arrêts, il faut rouler. C’est le paradoxe des Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie : pour voir l’ensemble des projets exposés, on doit faire abstraction, ou presque, du reste.

Heureusement, les Rencontres ne sont pas une expo comme une autre. Elles s’expérimentent davantage, et mieux, en complément d’une randonnée en montagne, d’une visite du rocher Percé. Sans qu’on s’y attende.

Jacques Damez, photographe lyonnais, est l’un des « parachutés » de la 7e édition de cet événement annuel. Lui-même a traversé le territoire gaspésien, caméra au cou. Son projet Photoponymie en Gaspésie, placé dans un ancien entrepôt de poissons du site du Banc-de-Pêche-de-Paspébiac, étonne dans un premier temps par sa disparité.

Toute la Gaspésie

Formats de tous genres, paysages naturels et sites urbains, hiver comme été, noir et blanc ou couleur, le corpus rassemble pratiquement toute la Gaspésie, y compris Murdochville, la cité minière loin de la mer. Le voyage touristique n’est pas loin.

Croisé devant le bâtiment érigé vers 1850, Jacques Damez reconnaissait l’ampleur du défi. En substance, il disait s’être intéressé à la Gaspésie par l’exotisme de sa toponymie. Puis, il a jonglé avec l’image carte postale, inévitable, selon lui, et une réalité plus sombre, comme l’état de village fantôme de Murdochville.

La forêt d’images suspendues qui compose son expo finit par happer. Pas tant par la carte postale que par l’étrangeté qui se dégage de ce regard posé partout, autant dans le détail d’un Esso que dans la banalité d’un croisement de deux rues. La présence d’une vidéo révèle sinon la minutie du projet, qui exploite les effets du temps et des saisons.

Images en mouvement

À l’instar de Damez, plusieurs photographes ne se tiennent pas à l’image fixe. À Maria, Catherine Tremblay projette des ombres humaines sur un cube pas tout à fait blanc. À Carleton-sur-Mer, Serge Clément présente trois de ses courts métrages qui « brisent [des photos] parfaites, équilibrées ». À Percé, aux côtés d’images imprimées sur des drapeaux, l’autre Lyonnais Laurent Mulot propose des films tirés de ses expéditions au large de la Gaspésie.

Comme annoncé par le thème des 7es Rencontres, la photographie bouge. Or, dans « l’image en mouvement », il n’y a pas que l’évocation de la vidéo ou du cinéma. Il est aussi question de déplacement, d’évolution, d’instabilité sociale. Les images sont fixes, pas les sujets — ni les supports, comme les drapeaux de Mulot.

Le meilleur de ce qui est à voir marie l’objet exposé au lieu exposant, sans tomber dans l’intégration totale. C’est le cas des portraits de l’Allemande Corinna Mehl, exposés dans des conteneurs sur le bord de la 132, à New Richmond. La série Flottement a été réalisée auprès de réfugiés à Friedland, ville d’accueil en Allemagne. L’apparence de bien-être vient avec un certain malaise. Cette population est à l’abri, comme les photos, dans un no man’s land.

L’ambiguïté des lieux

À Matapédia, Trading Places, de l’Ontarienne Victoria Piersig, est un projet de nature environnementale et économique réalisé dans le golfe du Saint-Laurent. Un bateau marchand, des matières en transformation, des entrepôts de pneus… Les sujets semblent évidents, mais le rendu exploite l’ambiguïté des lieux. Ils fascinent, ils effraient. Symboles d’une civilisation près de la déroute, ils sont exposés sur les murs extérieurs d’une église, dont la fonction est plus près de l’attrait touristique que du lieu de culte.

Dans cette fête voulant titiller le pèlerinage vacancier, nos préjugés se confrontent à plusieurs reportages à caractère social. Sans réinventer le genre (mais est-ce nécessaire ?), la Québécoise Zaynê Akyol nous transporte, depuis Caplan, auprès des combattants et combattantes kurdes, alors que la Néerlandaise Hanne van der Woude suit des personnes âgées, actives et pleines de vie. Malgré le danger, malgré la mort, les deux groupes respirent la sérénité.

Dans le cas de van der Woude, l’expérience se vit au sommet d’une colline du parc Forillon, en solitaire, devant la magnificence du paysage. Dommage que le film à la base du projet Emmy’s World n’y soit pas. Les 600 km avalés pour s’y rendre en valaient néanmoins la peine.

Notre collaborateur a séjourné en Gaspésie à l’invitation des Rencontres internationales de la photographie.

Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie

Jusqu’au début octobre