Le MBAM fait gagner ses perdants

Le «perdant» Yannick Pouliot construit «Autoportrait».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le «perdant» Yannick Pouliot construit «Autoportrait».

Un vainqueur et des perdants, c’est le sort des concours. Y compris en art, y compris lors des concours menés sous la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement du Québec (le 1 %). Au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), on vient cependant de rompre avec cette longue tradition.

Un vainqueur et zéro perdants : le concours du 1 % tenu en marge de la construction du Pavillon pour la paix, le cinquième du MBAM, n’a pas fait de malheureux. Sur décision de Nathalie Bondil, la directrice de l’établissement, les projets non retenus par le jury seront réalisés en vue de l’ouverture en novembre du bâtiment du consortium Atelier TAG/Jodoin Lamarre Pratte architectes.

« Chaque artiste devait [exprimer] ce que la paix signifiait pour lui. Chacun l’a poussé [et abordé] le bien-être, l’écologie, l’environnement, a expliqué au Devoir Nathalie Bondil. Leurs oeuvres ne sont pas le fruit du hasard. J’aurais trouvé dommage de les voir ailleurs [qu’au MBAM] », estime celle qui a choisi l’emplacement final pour chaque projet. Ensemble, et avec d’autres acquisitions en cours, ils formeront le Sentier de la paix.

Un délicieux déplacement

Pas de perdant, mais cinq artistes lauréats : un grand, Patrick Beaulieu, dont l’oeuvre (voir encadré) animera le rez-de-chaussée comme l’énonçait le concours, et quatre petits, invités à réduire, voire à modifier leur concept original.

L’un d’eux, Yannick Pouliot, connu pour explorer les arts décoratifs européens, se considère comme bienheureux. Même s’il n’a pas obtenu les 250 000 $ mis en jeu, somme correspondant au 1 % du budget de construction (25 millions de dollars) du Pavillon pour la paix.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'oeuvre de Yannick Pouliot est basée sur un miroir sans tain, qui permet de voir sans être vu. Ces derniers jours, il en était à l'étape du moulage.

« C’est une bonification d’avoir été déplacé », dit celui qui travaille désormais son installation Autoportrait en fonction du 2e étage, consacré à l’art des XVIIIe et XIXe siècles. L’artiste qualifie ce choix de « délicieux déplacement », parce qu’en cohérence avec les mutations stylistiques qui le préoccupent.

Si heureux, Yannick Pouliot, qu’il a accepté d’ouvrir aux journalistes son atelier de Sainte-Justine-de-Newton. À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Le sculpteur, qui préfère se tenir loin des micros et caméras, n’est pas du genre à montrer une oeuvre en cours de réalisation.

« C’est comme si je vous demandais de lire le texte que vous êtes en train d’écrire », lance-t-il, en boutade, devant le garage familial où il travaille.

« Grâce à Mme Bondil, l’oeuvre aura une signification ambiguë sur la rencontre et la non-rencontre, ce qui n’était pas présent dans la première proposition », dit-il.

L’autoportrait du public

L’auteur du mémorable Le courtisan, une boîte immersive et musicale qui l’a révélé en 2002, jouera une fois de plus avec les principes du piège et de la surprise. L’installation s’intitule Autoportrait, mais livrera le portrait de celui qui la regardera, et non celui de son auteur.

Basée sur un miroir sans tain, de ceux dont un côté permet de voir sans être vu, l’oeuvre aux détails rococo était, au début du mois d’août, à l’étape des moulures. Il restait deux semaines de travail à Yannick Pouliot, assisté notamment de ses parents, avant d’envoyer la structure à l’Atelier du Bronze, fonderie d’art située à Inverness. Elle sera réalisée là, en acier. Le miroir viendra après.

« Yannick innove avec ce miroir qu’il retravaille à la manière traditionnelle au mercure, frotté au sel d’argent, pour créer des auréoles, taches, oxydations et autres disparitions. Notre reflet devient brouillé, comme dans un daguerréotype », commente Nathalie Bondil, ravie qu’Autoportrait offre « une réflexion sur la vacuité, la richesse, l’apparence », à l’époque des égoportraits.

Le Pavillon pour la paix, baptisé aussi du nom de ses principaux mécènes, feu Michal et Renata Hornstein, mettra à l’honneur une collection d’art international, allant du Moyen Âge aux temps modernes, ainsi que les programmes d’éducation et d’art-thérapie.

Nathalie Bondil ne voulait pas faire du thème de la paix « un logo », mais un concept fort et inclusif. D’où l’idée du 1 % ouvert aux multiples interprétations, d’où l’idée du Sentier de la paix et de ses oeuvres du XXIe siècle, pour lesquels le musée puise dans ses fonds d’acquisition. « Mais on cherche aussi des mécènes », reconnaît la directrice.

« Il fallait que le pavillon puisse dialoguer, poursuit-elle, avec l’art contemporain d’ici. Je voulais qu’il jette des ponts, des passerelles. »

Chacun son étage

Comme Yannick Pouliot, chacun des autres finalistes aura droit à son étage. Martha Townsend occupera l’étage de la Renaissance avec une oeuvre « très Copernic » et sa réflexion sur la place de l’humain dans l’univers.

L’installation de Patrick Coutu, qui simulera les cabinets de curiosité, atterrira près des salles des XVIIe et XVIIIe siècles. Roberto Pellegrinuzzi, qui prépare une oeuvre cumulant les papiers photographiques et les motifs végétaux, se retrouvera dans une mezzanine en écho à la Belle Époque.

De l’avis de Suzanne Paquet, historienne de l’art spécialisée en art public, l’issue de ce concours est unique. Et ce qui le rend particulièrement intéressant à ses yeux, c’est que le privé a pris le relais de ce concours public. « On ne peut pas être contre la vertu. Les oeuvres verront le jour », reconnaît-elle.

La chercheuse de l’Université de Montréal ne croit cependant pas que ce cas fasse école, ni que le MBAM modifie ses façons de faire. « Si chaque oeuvre [destinée à l’acquisition] doit répondre à un thème, ce serait un peu contraignant, un peu ennuyeux. C’est une histoire à surveiller, pour que ça ne se produise pas », signale-t-elle.

La volée d’oiseaux du vrai gagnant

À tout seigneur, tout honneur : le projet lauréat, Les élans, de Patrick Beaulieu, est celui que les visiteurs découvriront en entrant dans le nouveau pavillon. Choisie à l’unanimité, l’oeuvre consiste en une représentation de milliers d’oiseaux en plein envol. Le thème, la diversité de la matière utilisée (aluminium, laiton, cuivre) et les jeux de lumière qu’elle provoquera font de cette proposition une pièce emblématique du croisement propre aux activités du musée. « Patrick Beaulieu est celui qui a le mieux compris le Pavillon pour la paix, qui a compris le lieu comme un espace pour les jeunes,confie Nathalie Bondil. Les autres artistes ont travaillé plus dans l’esprit d’intégration des collections, moins dans l’idée d’animer des espaces éducatifs. »