Quand le maire définissait l’art

Avec «Les maisons de la rue Sherbrooke», Melvin Charney place un simulacre de résidences victoriennes devant un terrain laissé vacant.
Photo: Archives de la ville de Montréal Avec «Les maisons de la rue Sherbrooke», Melvin Charney place un simulacre de résidences victoriennes devant un terrain laissé vacant.

Elle devait être l’exposition la plus importante du programme culturel des Jeux olympiques de Montréal. Elle est la grande histoire de censure au Québec. Depuis 40 ans. À peine montée, l’expo Corridart dans la rue Sherbrooke a été démantelée en une nuit, avec son lot de conséquences : oeuvres abîmées, détruites, artistes bafoués dans leur liberté d’expression et une longue épopée judiciaire.

« La conclusion du procès à propos de Corridart représente probablement un cas unique où un jugement de cour mélange les considérations esthétiques et politiques […] Il accrédite une vision de l’art “décoratif”et il discrédite les oeuvres contestatrices », lit-on dans le Dictionnaire de la censure au Québec (Pierre Hébert, Yves Lever, Kenneth Landry, 2006).

Commandée et supervisée par le Comité organisateur des Jeux olympiques, l’expo Corridart réunissait les projets de 19 artistes ou collectifs. Plusieurs commençaient leur carrière, certains allaient être lauréats du prestigieux prix Borduas : Françoise Sullivan (primée en 1987), Melvin Charney (1996), Bill Vazan (2010), Cozic (2015).

« J’avais 23 ans et participer à un tel événement me semblait un beau défi. On nous avait promis une couverture internationale », se souvient Kevin McKenna qui, avec son frère Bob, a proposé un photomontage intitulé Rues-miroirs. L’enthousiasme a été suivi d’un « vide ».

Étalées sur neuf kilomètres, les oeuvres devaient être visibles pendant toute la durée de l’événement sportif. Elles sont restées dans la rue Sherbrooke moins d’une semaine : la Ville de Montréal, sur l’ordre du maire Jean Drapeau, les a retirées trois jours avant l’ouverture des Jeux.

Le communiqué du 14 juillet 1976 de la Ville avançait des questions de sécurité et des règlements sur l’occupation du domaine public pour expliquer sa décision, prise à l’insu des artistes.

« J’ai été alerté pendant la nuit. Je suis allé sur le site, j’ai pris des photos. Puis on m’a chassé et j’ai vu mes oeuvres dans des camions », raconte le photographe Marc Cramer, qui n’a récupéré qu’un panneau sur les trois de sa fresque Une rue montréalaise.

Yvon Cozic et Monic Brassard, le duo derrière le collectif Cozic, ont été parmi les rares à retirer eux-mêmes leurs oeuvres, « par solidarité ». Les dossards de Cross-Country, qu’ils avaient installés autour d’arbres comme une allusion à une compétition interrompue, ne sont plus qu’artefacts, conservés comme « une dépouille ».

Une soi-disant exposition

« Il n’a jamais été question que les objets à exposer soient des photographies ou des textes puisqu’il était question d’un “Corridart d’oeuvres d’art” », a soutenu la Ville lors du procès tenu d’octobre 1980 à janvier 1981. Le jugement de 69 pages, daté de mai 1981, lui a donné raison. « La liberté d’expression ne va pas jusqu’à la licence ou aux abus », clame le juge Ignace Deslauriers, qui comprend le maire de ne pas « tolérer une soi-disant exposition qui en réalité était une longue série de contestations ». « À la vérité il y a peu d’oeuvres exposées dans Corridart », écrit le magistrat de la Cour supérieure.

Plutôt que fête complémentaire aux Jeux, Corridart était animée de l’esprit contestataire de Melvin Charney, l’artiste, architecte et, bien plus tard, auteur de deux ensembles sculpturaux emblématiques de Montréal, au jardin du Centre canadien d’architecture et à la place Émilie-Gamelin. Concepteur de Corridart, Charney, décédé en 2012, a sélectionné les artistes de l’expo et conçu lui-même deux projets.

Ses deux installations dénonçaient les politiques urbanistiques à Montréal, la première à coups d’éléments accrocheurs, tels qu’une grosse main pointant un doigt, des coupures de presse et des photos d’archives, montés sur des échafaudages, la seconde en reconstituant la façade très réaliste de résidences victoriennes.

L’administration Drapeau a aussi été choquée par d’autres propositions : l’installation de cabines téléphoniques de Michael Haslam et ses propos vantant supposément la masturbation ; la réplique de la croix du mont Royal proposée par Pierre Ayot, dite irrespectueuse de la religion ; l’oeuvre en boîtes de carton de Jean-Pierre Séguin, qualifiée de médiocre.

Séguin et Kevin McKenna expliquent néanmoins la fureur de Jean Drapeau par le ton politisé des installations de Melvin Charney. « Mais comment en vouloir à Charney ? demande Cozic. C’est comme si on en voulait à sa démarche artistique. »

Libertés brimées

Sur la vingtaine d’artistes de Corridart, treize se sont mobilisés dès 1976 pour entamer des poursuites contre la Ville de Montréal. Après le verdict de 1981, ils ont fait appel, une longue et complexe bataille. Et coûteuse. Selon Marc Cramer, sans la galerie Graff qui a eu l’idée d’éditer une série de sérigraphies pour amasser des fonds (voir encadré), « on ne s’en sortait pas ».

Enfin, en 1988, les artistes obtiennent réparation, une fois l’équipe Drapeau remplacée par celle de Jean Doré, plus attentive à leur cause. L’entente, conclue de gré à gré, est symbolique : 85 000 $ sont versés aux plaignants.

Depuis, tout semble être rentré dans l’ordre. Le Bureau d’art public, fondé en 1989, a clarifié les règles et professionnalisé la collaboration avec les artistes. Or il y a encore des cas qui rappellent que l’art, dans l’espace public, a la vie fragile.

La censure de Corridart n’a pas été égalée, mais elle a modifié les us. « On pouvait faire ce qu’on voulait, on avait totale liberté, dit Cozic. Aujourd’hui, l’oeuvre publique est très gérée. On ne peut pas faire n’importe quoi. »

Libertés brimées ? Claude Gosselin, le père des Cent jours d’art contemporain et de la Biennale de Montréal, ne le croit pas, lui qui a eu maintes occasions depuis les années 1980 de sortir l’art sur la place publique. « Il faut rester vigilant et avoir des contrats qui respectent l’intégralité de l’oeuvre. L’artiste doit se protéger », estime-t-il.

«Corridart» en cinq rappels

1977 L’affaire Corridart (éd. Véhicule Art), cartes postales représentant « les faits saillants d’une grande exposition […] brutalement censurée ».

1982 Corridart 1976… (éd. Graff), sérigraphies de treize des artistes censurés et textes, dont le mémorable « La beauté, Votre Honneur, c’est passé de mode », de François-Marc Gagnon.

1997 « Revoir Corridart. Exhumer les restes », dans Annales d’histoire de l’art canadien.

2001 Corridart, 25 ans plus tard, galerie Leonard et Bina Ellen.

2002 À propos de l’affaire Corridart, documentaire de Bob McKenna.

 

Trois cas de censure

1949 : La famille, sculpture de Robert Roussil, est « arrêtée et incarcérée » à Montréal, pour cause de nudité du personnage masculin.

2014 : Murs aveugles, vidéo d’Isabelle Hayeur, est retirée par la Biennale de Mont- réal, pour cause d’images d’incendies.

2015 : Dialogue avec l’histoire, sculpture de Jean-Pierre Raynaud, est détruite par la Ville de Québec.