Comment parler d’art contemporain à la télévision

Pour la première fois, on utilise l’antichambre de la réputée galerie universitaire pour y monter une exposition d’été.
Photo: Galerie Leonard Bina Ellen, Université Concordia et d’ARGOS Pour la première fois, on utilise l’antichambre de la réputée galerie universitaire pour y monter une exposition d’été.

Une grande oeuvre dans un petit espace. Voilà comment nous pourrions résumer cette exposition intitulée Dans le vestibule avec Jef Cornelis. Pour la première fois, Michèle Thériault, commissaire et directrice de la galerie Leonard et Bina Ellen, utilise l’antichambre de la réputée galerie de l’Université Concordia pour y monter une exposition d’été. Espérons qu’elle réitère l’expérience l’an prochain. Seuls deux fauteuils et deux écrans vidéo — installation qui fait penser à l’ambiance d’écoute de la télévision dans un espace privé — vous permettront de visionner 26 films sur l’art, réalisés entre 1964 et 1996 par le réalisateur belge Jef Cornelis. Les cinq programmes qui y sont présentés durent près de 25 heures… Mais en fait, il s’agit d’un petit échantillon sur les 200 films que Cornelis réalisa !

Il ne faudrait pas que vous vous laissiez rebuter par l’ampleur du programme. Vous ne pourrez pas tout voir, mais chacun des films sur lesquels vous tomberez, grâce au hasard de la programmation, sera passionnant. Il s’agit d’un petit festival de films sur l’art (qui, de plus, est gratuit). Moi qui ai souvent reproché à ce type de films de faire formellement et narrativement dans le conventionnel, le cliché et le bonbon, je dois dire que je fus particulièrement impressionné par l’oeuvre — c’est le mot — de Jef Cornelis. Vous y apprendrez bien des choses. Les deux films sur Cassel, sur la Documenta 4 de 1968 et sur la Documenta 5 de 1972, sont à cet égard des documents historiques pour le milieu des arts. Dans ce dernier, vous pourrez entendre des entrevues avec le galeriste Leo Castelli, avec les artistes Lawrence Weiner et Jospeh Kosuth, qui y discutent de la définition de l’art conceptuel et de la pertinence de cette appellation avec Marcel Broodthaers…

Un petit écran/écrin pour une grande oeuvre

Photo: Galerie Leonard Bina Ellen, Université Concordia et d’ARGOS Le réalisateur belge Jef Cornelis

Ces films sur l’art de Cornelis ont tous été réalisés pour la Radio-Télévision belge (BRT). Voilà qui surprendra. Un travail que notre télévision nationale pourrait prendre comme modèle. Oui, il est possible de parler d’art contemporain au plus grand nombre, et ce, sans sacrifier à la qualité, sans avoir à inviter une « vedette » qui ne connaît rien à l’art et qui appauvrit le discours sur l’art… Et le travail de Cornelis ne consista pas qu’à transmettre de l’information dans un média grand public. Chaque film de Cornelis est exemplaire du point de vue de la recherche formelle, ainsi que du point de vue de l’innovation dans la manière de raconter une histoire.

Michèle Thériault avait vu pour la première fois le travail de Cornelis en 2010 « dans une expo réalisée par la brillante commissaire Chuz Martinez pour le MACBA [Musée d’art contemporain de Barcelone]. L’expo Are You Ready for TV ? traitait de la télévision et de son langage spécifique. On y retrouvait des oeuvres pour la télévision de tous les genres. Il y en avait pour plus de 150 heures ». Comme Thériault l’écrit dans son texte de présentation, Cornelis fut donc un essayiste télévisuel.

Belgique, 1986

Parmi les films que j’ai pu voir, je vous conseille Les arts visuels en Belgique, enregistrement d’une table ronde sur le thème « Que signifie le phénomène des arts visuels en Belgique en 1986 ? ». Voilà un débat qui rappellera ceux que nous tenons sur les arts au Québec et au Canada… Existe-t-il une spécificité, une identité des arts en Belgique ? À quoi tient la renommée des artistes belges ? Mode passagère ? Mise en marché exemplaire ? Certes, les invités s’empêtrent dans des distinctions entre un art régional et un art international, alors que la question véritable est celle de la visibilité et de la survie de la périphérie par rapport au centre économique et culturel… Mais voilà néanmoins une discussion qui fera réfléchir. Les invités, de renom, comme Jean-Hubert Martin, Bernard Blistène ou Jan Hoet, en arrivent à la conclusion que la force d’une culture dépend de l’intérêt des médias et en particulier de la télévision, d’un public plus ouvert d’esprit, de la solidité des institutions ainsi que des structures de diffusion, et surtout de collectionneurs passionnés par l’art…

Il faut dire que, du côté des collectionneurs, la Belgique fut choyée. Un autre film de Cornelis, intitulé Trois souris aveugles (1968), vous permettra d’ailleurs de vous familiariser avec certains d’entre eux, des collectionneurs qui n’ont pas hésité à acheter des formes d’art plus difficiles, et même de l’art minimaliste ou conceptuel…

Dans le vestibule avec Jef Cornelis

Commissaire : Michèle Thériault. À la galerie Leonard et Bina Ellen de l’Université Concordia jusqu’au 12 août.