Les muralistes prennent d’assaut Montréal

Jonathan Bergeron, alias Johnny Crap, a commencé l’esquisse de son œuvre jeudi, sur un mur situé en face de l’ancien Excentris.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jonathan Bergeron, alias Johnny Crap, a commencé l’esquisse de son œuvre jeudi, sur un mur situé en face de l’ancien Excentris.

On voit leurs oeuvres toute l’année, mais c’est le moment ou jamais de croquer les artistes en pleine action. Durant les dix prochains jours, une vingtaine de muralistes prendront d’assaut les murs de la ville pour leur donner un nouveau visage, dans le cadre du festival MURAL.

Déjà hier, les échafaudages étaient montés autour du quartier général du festival, sur le boulevard Saint-Laurent, à hauteur de Prince- Arthur. Du Québec, Jonathan Bergeron, alias Johnny Crap, avait déjà trempé ses pinceaux dans la couleur. Et une esquisse était déjà tracée à l’emplacement de la murale emblématique du festival, en face de l’ancien Excentris.

En soirée, on s’adonnait à un exercice de peinture en trois dimensions, le Google Tilt Brush, qui permet de peindre une réalité virtuelle autour de soi.

Mais plusieurs artistes commenceront plutôt à travailler au cours des prochains jours. On attend entre autres l’Argentin Pantone, dont les oeuvres psychédéliques allient les couleurs fluo à une dualité noire et blanche, et l’Israélien Klone Yourself, à l’univers sensible et nuancé. La murale emblématique du festival sera peinte par l’Australien Meggs. Et l’Anglais D*Face est attendu avec son style de bande dessinée souvent humoristique. Dans le lot, on trouve quelques noms de femmes, celui de la Québécoise Miss Teri, qui aime représenter des figures féminines de l’histoire, dont celle de Marie-Antoinette. De Pologne, Natalia Rak peint elle aussi des visages féminins.

Récits de graffitis

Vincent Tourigny a quant à lui profité de l’ouverture du festival MURAL pour rééditer, aux Possibles Éditions, son livre La Jenkins. Récits de graffitis dans le Sud-Ouest de Montréal. Ce livre, tiré en édition limitée, plonge dans l’histoire du graffiti en s’intéressant à celle de l’édifice abandonné de la Jenkins Valves. C’est d’ailleurs souvent sur les murs abandonnés de la ville que les muralistes ont découvert leur art, en confrérie plus ou moins secrète et en y développant un style propre, une signature. Au début des années 1980, rappelle l’auteur, la désindustrialisation a entraîné la fermeture de nombreuses usines dans le Sud-Ouest de Montréal, dont la Jenkins Valves. Durant une dizaine d’années, ce bâtiment deviendra un terrain d’exercice pour la sous-culture des graffiteurs.

J'avais à coeur de parler du temps où le graff était encore marginal

 

L’auteur y a interrogé plusieurs de ceux qui ont fréquenté l’endroit, avant que le bâtiment soit démoli en 2004 : C’Lok, Some, Smak, Sniper, Sober, ou Ether aka Cemz.

« La Jenkins, c’était un terrain de jeu idéal pour les graffeurs. C’était énorme, des surfaces à l’infini, plein de place pour développer tes skills. L’endroit offrait la chance de développer pis de répertorier le graffiti à Montréal », raconte Sniper. Sniper dit avoir choisi son nom de « graff en première secondaire, en 1994 ».

Nixon raconte qu’il a commencé à faire du graffiti à 17 ans et qu’il aimait fréquenter la Jenkins.

« J’allais painter tout seul, de jour, à 5 h, j’rentrais souper chez mes parents. Pour moi, c’était moins long que d’aller à Viau ou un autre mur légal, pis c’était une usine, c’était plus cool d’aller dans un endroit où t’as pas le droit. »


La place des femmes

Vincent Tourigny lui-même a peint pendant plus de dix ans dans les rues de Montréal. Il appréciait les lieux abandonnés, ces « endroits mornes » qui profitaient d’une nouvelle vie sous les bombes des graffiteurs. Il habitait à deux pas de la Jenkins. « J’avais à coeur de parler du temps où le graff était encore marginal », écrit-il. Il relève la présence encore faible des femmes dans ce milieu. « Il était et demeure encore aujourd’hui difficile pour elles de s’y faire une place et de voir leur talent reconnu. »

Comme les murales peintes cette semaine sur les murs de Montréal, les graffs et murales qui tapissaient l’immeuble de la Jenkins Valves étaient appelés à disparaître. Il faut les regarder pendant que leurs couleurs sont encore fraîches et éclatantes.

Cette année, MURAL propose également la création in situ de neuf installations éphémères et plusieurs expositions temporaires. Les visiteurs auront l’occasion de faire des visites guidées des murales du festival. Deux parcours seront offerts en quarante plages horaires différentes.