L’humanité en marche

«Future My Love» de Maja Borg parle de Jacque Fresco, penseur, qui croit en la nécessité d’une économie de coopération sociale.
Photo: Maja Borg «Future My Love» de Maja Borg parle de Jacque Fresco, penseur, qui croit en la nécessité d’une économie de coopération sociale.

Il n’y a pas longtemps, je vous parlais de l’expo de Naeem Mohaiemen au centre Vox, expo toujours présentée (jusqu’au 25 juin), composée de trois films passionnants qui durent en tout plus de trois heures. Ces jours-ci, une autre expo, à la galerie SBC, nous présente une série de films et de vidéos qui totalisent plus de cinq heures de visionnement ! Cette tendance n’est pas nouvelle en art contemporain, mais elle semble ne pas s’essouffler. Et il ne faudrait pas qu’elle vous décourage d’aller visiter ces deux expos. Autre phénomène actuel, cette expo chez SBC, qui regroupe quatre oeuvres d’artistes contemporains, inclut aussi deux autres pièces anciennes, dont un film de Marguerite Duras datant de 1979.

À une époque où le marché de l’art a de plus en plus tendance à consommer l’art ainsi que les artistes — et à jeter les oeuvres qui ne sont pas assez spectaculaires ou rentables économiquement —, à une époque où de plus en plus d’oeuvres célébrées ont un contenu assez mince, pour ne pas dire négligeable, voilà une attitude forte. Nous pourrions y voir la volonté de mettre en avant des oeuvres qui font réfléchir. Nous pourrions aussi y voir le désir des artistes et commissaires actuels de s’inscrire dans une tradition d’un art plus intellectuel. Voilà un parti pris pertinent.

À la galerie SBC, vous verrez donc le 5e volet d’Àgua Viva, série d’expositions s’inspirant d’un livre de Clarice Lispector, portant le même titre et datant de 1973. Cette série d’expos interroge les liens entre les êtres humains. Cette fois-ci, ce volet intitulé Est-ce que l’huître dort ? (phrase tirée du livre de Lispector) fait référence à la réaction de l’huître lorsqu’elle se contracte sous l’effet du jus de citron… Cette expo traite de l’amour, des émotions, parfois douloureuses, qui arrivent à éveiller en nous une conscience plus grande du monde et de la condition humaine, ce qui amène parfois à des prises de position sociales, politiques ou intellectuelles. Les commissaires Pip Day et Irmgard Emmelhainz rompent avec cette tendance à interpréter l’héritage du Siècle des lumières comme une opposition entre les intérêts collectifs, qui seraient objectivement opposés aux émotions et à la subjectivité. L’engagement humain serait avant tout une question de sensibilité, d’empathie, de désir…

Photo: Lise Nantel Dans le film «Une histoire de femmes», vous verrez et entendrez Pauline Julien en train de chanter «Une sorcière comme les autres», qui est une ode aux femmes et à leur engagement dans la société.

Vers l’autre

L’oeuvre qui domine cette exposition est un film de Marguerite Duras. Intitulé Les mains négatives, il vous fera réfléchir à la question de la condition humaine… Rien que pour voir ce court et grandiose film, le déplacement à la SBC vaut la peine. Vous y verrez des travellings montrant Paris au petit matin, de la pénombre de la nuit au crépuscule du petit jour, comme si une insomniaque tourmentée par un amour défunt ou par une conscience exacerbée de la mort se promenait en quête d’un sens à la vie… Duras, qui fait aussi la narration, y parle de ses mains peintes en négatif dans « les grottes magdaléniennes de l’Europe Sud-Atlantique ». Elle y énonce un amour envers cet art, envers l’art, envers ces êtres qui pour la première fois il y a 30 000 ans ont vu « l’immensité des choses » à travers le double de leur main… Une ode à l’amour de ceux qui ont clamé leur identité, leur humanité, leur désir d’aller vers l’autre malgré le pouvoir du néant.

Implications

Dans le film Une histoire de femmes, vous verrez et entendrez Pauline Julien en train de chanter Une sorcière comme les autres, qui est une ode aux femmes et à leur engagement dans la société. Ce film est de même nature. Réalisé par Joyce Rock, Martin Duckworth et Sophie Bissonnette — qui tourna par la suite le célébré Des lumières dans la grande noirceur (1991), film traitant de la syndicaliste et féministe Léa Roback —, il documente les neuf mois de conflit lors de la grève des mineurs à Sudbury en Ontario en 1978-1979. Mais il s’agit surtout d’un film sur les liens amoureux entre ces grévistes et leurs femmes qui les appuient, mais qui en même temps réfléchissent à leur place dans la société.

Une question identitaire assez similaire est aussi abordée dans Un chant d’amour, film de Silvia Gruner, sorte de remake-interprétation d’un film de Jean Genet de 1950. Moins explicite sexuellement que son modèle, ce film de 2004 parle du désir entre deux hommes emprisonnés qui tentent d’entrer en contact. Il ne faut pas non plus rater Future My Love de Maja Borg (2012), qui parle de Jacque Fresco, penseur qui croit en la nécessité d’une économie de coopération sociale… Dans le récit de ce film, le deuil d’une relation amoureuse est mis en parallèle avec le deuil que nous devons faire d’un certain capitalisme qui, grâce aux leurres de la technologie et d’une croissance économique infinie, nous aurait fait croire à un bonheur lui aussi sans fin…

Est-ce que l’huître dort ?

Commissaires : Pip Day et Irmgard Emmelhainz. SBC galerie d’art contemporain. Jusqu’au 9 juillet.