Steve McCurry, l’homme aux regards perçants

Le photographe Steve McCurry était à Montréal jeudi pour sa première exposition canadienne.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le photographe Steve McCurry était à Montréal jeudi pour sa première exposition canadienne.

Il a les yeux bleus, perçants, de ceux qui cherchent votre attention. Impossible d’éviter le regard de Steve McCurry. Le réputé photographe de 66 ans, membre de l’agence Magnum, est d’une certaine façon à l’image de ses sujets. De ceux qui ont fait sa renommée.

L’homme de Philadelphie vous regarde comme la jeune afghane qu’il a photographiée dans un camp de réfugiés au début des années 1980 et qui s’est retrouvée à la une du National Geographic.

« En photographie, si on peut être dans le moment, être présent, être reconnaissant et regarder vraiment les choses de manière profonde, c’est ce qui est enrichissant, on peut apprendre tellement de ça. Les choses s’ouvrent et la magie peut commencer », répond-il, lorsqu’on lui demande d’expliquer son approche.

Celui qui a « voyagé plus qu’il aurait dû et plus que n’importe qui [parmi ses connaissances] » était de passage jeudi à Montréal, le temps d’une conférence de presse en marge de sa première exposition au Canada. Une escapade qu’il s’est permise de l’Éthiopie où il se terre en ce moment.

Histoires retouchées

Récompensé de la Médaille d’or Robert Capa — un prix qui souligne le courage exceptionnel d’un reporter —, et primé plusieurs fois par le World Press Photo, le photographe ne se considère pas comme un photojournaliste. Ce printemps, une controverse a d’ailleurs secoué le monde de la photographie après que des experts eurent relevé des modifications importantes sur ses clichés. La prestigieuse agence Magnum a notamment choisi de retirer de son site Web des photographies très retouchées. La découverte n’émeut pas McCurry outre mesure. « Photoshop est un outil pour ajuster des couleurs, tout le monde le fait, dit-il. Mais ajouter des éléments pour mieux attirer les regards ne devrait pas être fait. »

« Je me vois davantage comme quelqu’un qui raconte des histoires, qui parcourt le monde. J’ai photographié des lieux uniques, qu’on ne voit pas ailleurs, affirme Steve McCurry. Quand on peut célébrer la vie sur la planète et montrer comment nous faisons les choses différemment, il faut que ce soit regardé et apprécié. »

Des portraits pour Montréal

La première canadienne a lieu à la galerie Got, une toute nouvelle enseigne ici, mais avec plus de 20 ans en affaires à Paris. Quinze clichés, quinze portraits, à une ou deux exceptions, ont été réunis dans le petit espace du Vieux-Montréal. C’est peut-être peu, mais de l’avis de son auteur, « ce sont parmi mes meilleures images, celles qui racontent des histoires incroyables, qui m’habitent ».

Du petit lot, on retrouve bien sûr la célèbre Afghan Girl (1984). Ses yeux brillants fascinent encore 30 ans plus tard. Christie’s l’a vendue en 2015 pour 178 000 $, mais le prix de l’édition à la galerie Got, un plus petit format, s’élève à 45 000 $. Cette Afghan Girl est devenue une icône, proche du statut de la Mona Lisa, comme le soulignait une journaliste présente à la conférence de presse, ou de La jeune fille à la perle, de qui elle reprend la pose de biais.

Paré d’une sobre chemise en denim, Steve McCurry ne dégage pas la gloire qui semble l’accompagner, lui dont une expo l’an dernier, en Italie, a attiré 700 000 visiteurs. Il respire l’humilité et prétend, avec une grande sincérité, n’avoir voulu que raconter le monde.

Après ses études en cinéma à l’Université d’État de Pennsylvanie, il a décidé de s’en tenir à la photographie, pour la plus grande flexibilité et la spontanéité qu’elle permettait. Un voyage en Inde à la fin des années 1970 a lancé sa carrière de pigiste. C’est au Pakistan qu’il s’est par la suite rendu et, de là, des apatrides l’invitent à visiter leurs villages détruits en Afghanistan. Son tournant. « Les gens vivaient sans eau courante, sans électricité, sans téléphone. Ils n’avaient rien de ce que j’avais connu. L’Afghanistan m’a ouvert les yeux. C’était plus que seulement de la photographie. C’était la vie. Je me suis retrouvé moi-même. »

Loin des vues de guerre et d’images misérabilistes, l’exposition montréalaise vibre en couleurs et en regards vifs, ceux d’une panoplie de personnages, souvent photographiés en plans rapprochés. Êtres singuliers captés sur le coup, sans grande planification.

« Les gens pensent que je prends du temps pour monter un décor, placer l’éclairage. Pas du tout », assure Steve McCurry. L’enfant moine qu’il a photographié en 1999 au Tibet lui sert d’exemple. « Je marchais dans un village quand j’ai vu passer cet enfant. J’ai vite compris que c’était lui, le dalaï. J’ai demandé aux adultes qui l’accompagnaient si je pouvais le photographier. Ils m’ont alors demandé de les suivre. Nous avons marché et marché, et quand j’ai vu le mur que vous voyez, je leur ai dit que le temps de la photo était arrivé. Tout est allé ensuite très vite. J’ai eu une minute. Peut-être une minute et 15 secondes. »

C’est ça le moment présent qu’il a toujours voulu exploiter. Or, reconnaît-il, il y a tout un travail en amont qui précède l’image qui sera fixée. Avant de photographier le jeune moine, McCurry venait de passer trois jours avec le dalaï-lama. « Ils ont probablement senti que j’avais une énergie, un profond désir de faire cette photo. Ils se sont dit que mes intentions avaient du sens. »

Être sensible, posé, Steve McCurry confie avoir voulu faire de la photo pour une noble raison, celle qui lui permettrait de rencontrer des gens. L’argent est secondaire, assure-t-il. C’est l’aventure du voyage et le fait de vivre des expériences qui l’ont motivé et le motivent encore.

Steve McCurry

Galerie Got, Montréal, 50, rue Saint-Paul Ouest, jusqu’au 30 juin